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Full text of "Nêne;"

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University of British Columbia Library 



http://www.archive.org/details/neneperoOOpr 



NENE 



// a été ti?'é de cet ouvrage : 

i5o exemplaires sur papier pur fil 

des Papeteries Lafuma, à Voiron^ 

numérotés de i à i5o. 



DU MÊME AUTEUR 



Chansons alternées (poésies), 1908. 
Plûtes et Bourdons (poésies), 1909. 
Les Creux-de-Maisons (roman), 1913. 
Le Chemin de Plaine (roman), 1920. 



ERNEST PÉROCHON 



NÊNE 



PREFACE DE GASTON CHER AL 




PRIX CONCOURT 1920 



PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

LON-NOURRIT et C'% IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

S, RUE GARANCIÈRE. — 6" 

Tous droits réservés 



/) 



Droits de reproduction et de traduction 
réservés pour tous pays. 



PREFACE 



Les éditeurs s'imaginent généralement que les 
lecteurs se demandent toujours, avant d'aôheter un 
roman, s'il est parisien, provincial, ou paysan. 
Quelle que soit l'idée que nous nous fassions de 
leurs préjugés, il vaut mieux se garder, quand on 
leur présente un manuscrit, de leur signaler que 
c'est celui d'un roman provincial ou d'un roman 
paysan. Ils le découvriront — peut-être — toujours 
trop tôt; enfin, on court encore la chance qu'ils ne 
s'en apercevront pas. 

Jadis, et ce temps n'est pas si éloigné de nous, on 
classait les romans autrement. De môme qu'il y a 
huit ordres chez les insectes, on avait décrété qu'il 
devait y avoir vingt ou vingt-cinq espèces de romans 
— depuis le roman idéaliste de M"^ de Scudéry, 
jusqu'au roman naturaliste de Zola, en passant par 
le sentimental, le moral, le philosophique, l'histo- 



6 PRÉFACE. 

rique, le fantastique, l'ironiste, le réaliste, le lyrique, 
l'analytique et tout le reste de cette longue bande aux 
titres sauvages, sans oublier le roman-feuilleton, 
pègre du genre. 

C'était à se croire dans la boutique d'un-pharmacien 
en face des bocaux étiquetés. 

Or, si l'on s'était donné la peine de réfléchir, 
n'aurait-on pas promptement trouvé que, dans le 
roman qui nous a donné la sensation de la vie, toutes 
les classes sont représentées? Les unes avec un fort 
coefficient, les autres avec un faible; mais toutes sont 
là, comme toutes les notes de la musique se trouvent 
dans un violon accordé, prêtes pour l'exécution de 
tous les airs du monde; des plus simples aux plus 
compliqués. 

Flaubert, par exemple, n'est-il donc qu'un roman- 
cier réaliste parce qu'il a écrit Madame Bovary'? Ne 
peut-on le faire entrer, paré d'aussi justes titres, dans 
la classe des ironistes, à cause de Monsieur Homais? 
Dans la classe des pamphlétaires à cause de brefs 
passages où il fouaille si durement la société? Dans 
la classe des sentimentaux, à cause des aspirations 
d'Emma? Dans la classe des rustiques, à cause du 
père Rouault?Dansla classe des analytiques, à cause 
du caractère si décanté de Charles Bovary? La classe 
des lyriques lui est ouverte, parce qu'il a le bel 
amour si fou d'Emma pour Rodolphe; et la classe 
des traditionalistes aussi, pour tout ce qu'il exprime 
de tendresse discrète à l'égard de la demeure solide- 
ment organisée, base première de la bourgeoisie, 
dont rêve Emma — et beaucoup d'autres classes, 



PRÉFACE. 7 

encore, celle des romantiques comprise, où on l'a 
poussé malgré lui. et celle des moralistes, à l'accès 
de laquelle il a droit. Qu'y a-l-il, en efl'et, de plus 
moral que la mort de son héroïne? 

Tout cela dans un seul roman? 

Mon dieu, oui! Parce que ce roman est la vie 
même des hommes dans un milieu et que dans tous 
les milieux il y a la bataille de tous les sentiments 
humains. Selon la nature du sujet ou de l'auteur 
certains sont reproduits avec une religieuse fidélité, 
d'autres sont agrandis par un multiple, d'autres 
subissent de vengeiesses anamorphoses — mais 
l'essence de chacun demeure intacte. 

Alors pourquoi ces étiquettes dont l'une d'elles 
seulement ne dit toute la vérité que pour une œuvre 
écrite dans un but déterminé, et qui n'a du roman 
que le sous-titre menteur? 

En 1920, on tient plus simplement Madame 
Bovary pour un roman bourgeois, parce que nous 
avons décrété que tout roman dont l'action se passe 
hors de Paris, ou dont les protagonistes ne sont pas 
gens fréquentant les courses, les thés, les expositions, 
les cercles, les théâtres ou les dancings, est un 
roman bourgeois ou paysan. Comme, aussi, on entend 
« bourgeois » dans le sens de « provincial » cela 
donnera plus tard à penser qu'à notre époque il n'y 
avait à Paris ni bourgeois, ni paysans. 

Injuste classification dont on pourrait n'avoir cure 
s'il n'en découlait de si injustes conséquences! 

A moins d'un coup de chance, en elTet, sur lequel 
il vaut mieux ne pas compter — qui se produit, 



8 ^ PRÉFACE. 

néanmoins, de temps à autre — l'auteur 'pourra 
vainement se prévaloir de la probité qu'il a mise au 
service de son œuvre ; ses confrères — assurés de 
la valeur de son livre — pourront aider à sa venue, 
rien ne fera contre la décision que portent en eux 
ces trois mots : parisien, bourgeois, paysan. 

Le roman parisien, c'est le roman qui doit être 
alerte, et toujours assez coquin. 

Le roman bourgeois ou le roman paysan, c'est, au 
dire de l'éditeur, qui demeure dans son officine 
l'homme poli et de bonne compagnie qu'on rencontre 
dans les salons, l'œuvre forte, rude, honnête... Dans 
le secret de son entendement, c'est l'œuvre qui 
« n'est pas de vente » . 

Il la renvoie à Tauteur avec des éloges, et beaucoup 
de regrets. 

L'expérience a été faite maintes fois. Je puis dire, 
sans rabaisser les mérites de ce roman-ci, qu'elle a 
été renouvelée pour Nêne. 

S'entendra-t-on, un jour, sur ce qu'il faut demander 
à un roman? 

Il ne s'agit pas plus de discuter la valeur du 
roman parisien que d'exalter celle du roman bour- 
geois ou du roman paysan. Si l'on admet que Bel 
Ami est un roman parisien, je dirai que le romar 
parisien est un genre où l'on rencontre autant de 
chefs d'œuvre que dans le genre roman bourgeois 
et roman paysan. 

11 m'apparaît que l'on doit demander au roma 
d'être l'expression la plus approchée de la vie, qu 
est diverse, qui est colorée, ou qui est morne; qu 



PRÉFACE, 9 

— selon le point de vue du spectateur — est tra- 
gique ou comique, qui est réconfortante ou décevante, 
mais qui se passe toujours dans des conditions fixées 
par le pays, par les mœurs et par le temps. 

Plus brièvement, nous demandons au roman d'être 
vivant. Vrai ou faux, qu'il nous donne l'impression 
non pas du possible, non pas du vraisemblable, mais 
l'impression du vrai. 

Or, copier strictement le vrai, ce n'est, ni plus ni 
moins, que travailler à mettre au monde une œuvre 
morte. 

L'écrivain ne doit donc pas copier la vérité. Il doit 
la créer — et pour la créer, il doit prélever l'essence 
de ce qu'il lui faut dans ce qu'il voit, la transporter 
dans les tableaux qu'il a saisis ou qu'il a imaginés, 
et refaire avec eux de la vie. 

C'est l'affaire du véritable romancier. 

Son art ne s'apprend pas. Il le construit lui-même; 
encore faut-il que, pour la base, il ait trouvé la large 
pierre qui supportera tout l'édifice. Juché sur elle, 
celui qui deviendra plus tard un romancier, contem- 
plera ce qui l'entoure. Du premier coup, son œil 
verra, dans la vie qui l'environne, ce qu'il devra 
recréer dans le creuset de l'écrivain qu'il deviendra. 
Alors, il pourra se mettre à construire son édifice sur 
la large pierre qui tient au sol et à laquelle nulle autre 
ne peut être substituée. 

Cette pierre, Ernest Pérochon l'avait dans son 
domaine. De cet observatoire, avant d'écrire, il a 
longuement regardé la contrée 'autour de lui; il a 
sorti, de ci de là, les documents qu'il a cru devoir 



10 PRÉFACE. 

retenir; il les a mis dans son creuset et, avec une 
application qui ne rappelle jamais l'effort, il les a 
fondus; puis il a recréé de la vie. Al l'exemple des 
meilleurs de nos maîtres, ajoute-t-il à la vérité pour 
la rendre plus iVappanle? Nous ne voyons pas les 
traits qui devraient porter sa signature. Retranche-t-il 
des parties inutiles? La vérité qu'il nous livre ne 
nous en paraît pas desséchée. 

Tout est simple, chez lui; tout est à Timage de 
son pays qui n'est pas grandiose et qui n'est pas 
bruyant. La lerre y est franche, les êtres y sont burinés 
avec une netteté qui rappelle la manière des plus 
grands dessinateurs parmi les primitifs. Ils sont faits 
pour leur pays, et partout le pays règne en maître, 
et partout il est pemt avec des mots précis et savou- 
reux que l'on ne peut oublier. 

Cette histoire de Nêne, où il y a des parties âpres 
comme ces parcelles rocailleuses, incultivables, 
coincées entre deux champs gonflés de richesses, 
recèle des pages d'une tendresse de jeune prairie. 

Parcourez la contrée où l'auteur a placé l'action de 
son livre : vous y trouverez des champs — champs 
d'avoine, champs de blé, tranaines, betteraves, 
prés; vous y trouverez ruisseaux, mares, étangs, 
landes, boqueteaux, larges routes et chemins creux... 
Je ne puis choisir une meilleure image pour rendre 
l'impression de ce roman, divers comme son pays, 
aimable et solide, séduisant et, parfois, sévère 
comme lui. 

Enfin, l'écrivain a eu cette rare fortune d'être placé 
là où existe encore un schisme actif en France, d'en 



PRÉFACE. 11 

guetter TelTet sur les mœurs et de nous le rendre 
avec un bonheur et une discrétion de parfait roman- 
cier qui incorpore à son œuvre le morceau précieux 
dont il aurait pu faire une pièce unique. 

C'est un roman au sens le plus strict et le plus 
élogieux du mot. Il vous en restera dans la mémoire 
ce qu'il m'en est resté : une histoire passionnante 
sobrement contée, des types fermement conçus, et 
le parfum d'une terre qui fixe pour toujours les 
mœurs dans l'âme des personnages. 

Peu vous importera, ensuite, que Nêne soit ou 
ne soit pas un roman bourgeois, ou paysan ou 
parisien. C'est un roman vivant, un beau roman du 
solde chez nous. 

Gaston Chérau. 



NE N E 



PREMIÈRE PARTIE 



L'air était vif et jeune; la terre fumait. Derrière 
le versoir mille petites haleines fusaient, droites, 
précises, subtiles; elles semblaient vouloir monter 
très haut comme si elles eussent été heureuses d'é- 
chapper enfin au poids des mottes et puis elles se 
rabattaient et finissaient par s'étendre en panaches 
dormants. Le souffle oblique des bœufs précédait 
l'attelage et remontait, couvrant les six bêtes d'une 
buée plus blanche qu'agitaient des tourbillons de 
mouches. 

Des hoche-queues voletaient d'un sillon à l'autre ; 
les plus proches avaient l'air de petites personnes 
maniérées et coquettes ; les autres n'étaient que des 
flocons de brume très instables : on ne les voyait 
guère, mais on les devinait nombreuses et fort occu- 
pées à chasser les bestioles maladroites et lentes, 
effarées d'être au jour. Dans le haut du champ une 



14 NÊNE. 

pie se détachait nettement, raide et sérieuse comme 
un beau gendarme. 

Au-dessus de la brume la lumière régnait, mer- 
veilleusement blonde. Le versoir supérieur de la 
brabant resplendissait et le contre, dressé dans le 
soleil, semblait une épée massive, l'épée d'un cava- 
lier nain, trapu et lent. 

Ils étaient deux hommes à travailler là. Le plus 
jeune, un gars de 17 ou 18 ans, aux membres encore 
mal jointes et aux mains énormes, épandait du fu- 
mier; il chantait; sa voix douteuse d'adolescent 
détonait par éclats lourds qui s'envolaient quand 
même, tant l'air était sonore. 

L'autre qui labourait ne chantait pas; mais com- 
me son compagnon il sentait la joie de l'heure. Il 
venait de se reposer tout un dimanche et, en ce 
commencement de semaine, l'outil lui paraissait 
léger. Il était de taille haute et droite avec une tête 
fine et des jambes un peu longues. Son chapeau 
rond, posé très en arrière, laissait à découvert sa 
face brune, maigre, complètement rasée; ses yeux 
noirs jouaient avec agilité. 

Il conduisait ses bêtes par gestes mesurés, sans 
cris. Il avait pourtant deux bovillons au dressage, 
mais il les avait placés au milieu de l'attelage 
et tout de suite enlevés en un si rude effort qu'il 
les lenait maintenant sans peine, éreintés et crain- 
tifs. Môme au bout de la raize, les bovillons sui- 
vaient docilement les bœufs de tête ; le laboureur 
n'avait qu'à soulever sa charrue et à la retourner 



NÊNE. ' 15 

tranquillement sans craindre d'être enlevé par son 
attelage. 

11 s'était imaginé la terre trop sèche et il avait 
lié trois jougs pour un labour profond. Et voilà 
que cette façon se trouvait excellente. Il avait mis 
son régulateur au dernier tour et le soc mordait 
franchement, très bas. Le « talon » laissait dans la 
raize une traînée fraîche et les mottes, en bonne 
trempe, s'émiettaient d'elles-mêmes en croulant au 
soleil; un léger hersage et la terre serait prête, fme 
comme cendre. 

Les yeux du laboureur riaient parce que toute 
sa pensée était à son travail et que ce travail était 
à son gré. 

Comme il arrivait à dix pas de la haie, une voix 
demanda : 

— Ça va la besogne? 

— Joliment! répondit-il. 

— Riche temps! fit l'autre. 

— Une bénédiction! 

Il dégagea sa charrue et arrêta les bœufs. Entre 
deux branches de noisetiers une grosse tête blonde, 
une tête de géant, parut. 

— Bonjour Cuirassier! dit le laboureur; c'est 
toi... je n'avais pas reconnu ta parole. 

— C'est moi... bonjour Corbier!... vous avez là 
un rude attelage et un bel outil! 

— Je ne m'en plains pas! dit le laboureur avec 
m peu d'orgueil. 

Ils furent un moment silencieux et souriants de- 
vant la besogne faite; et, un moment, leurs yeux 



16 NÊNE. 

caressèrent les six belles échines musclées et la 
charrue neuve étendue à plat comme un oiseau 
robuste et maigre. 

Puis Corbier releva la tête et demanda . 

— Quelles nouvelles? 

— Aucune pour vous... Je viens de conduire ma 
sœur... Vous Tavez bien gagée pour aujourd'hui? 
L'auriez-vous déjà en oubli? 

— Nullement!... mais je ne pensais pas à toi; ce 
n'est pas toi que j'ai gagé... tu as des mains un peu 
grandes pour une servante... 

L'autre eut un rire lent qui montra ses dents 
blanches. Et le laboureur reprit : 

— Ce n'est pas... peut-être... que tu allonges le 
dimanche, Cuirassier? 

Le rire cessa net : 

— Je ne suis pas un gars de ville... Une ribote 
ne me met pas au lit, pas plus qu'elle ne change 
mes jours ouvriers... Vous saurez ça, Corbier! 

— Je n'ai pas voulu te fâcher, excuse-moi. 

— Il n'y a pas grosse offense. D'habitude, le 
lundi, je suis à mon service... Mais cette journée-ci 
est à moi. J'en ai mis quatre comme ça dans mon 
marché, à la disposition de ma mère : une avant 
l'hiver pour le bois, deux pour le jardin et l'autre 
pour les choses qu'on n'attend pas... le mic-mac 
enfin... sait-on! 

— Je comprends, dit Corbier. 
L'autre reprit, lancé : 

— Ce matin, j'ai bêché depuis le petit jour...! 
Ce n'est pas du travail de jardinier, mais la terre 



NËNE. 17 

oule... Je bêche tout et je bêche profond... après, 
m n'a guère la peine de saicler. 

Corbier hocha la tête en guise d'approbation. Et 
'autre continua : 

— C'est comme ça... Madeleine est venue me 
rouver au jardin et m'a dit : viens m'aider!... J'ai 
)ris ses paquets de bardes et je Fai conduite par 
a route jusqu'en vue des Moulinettes. Après, je 
m'en suis retourné par la traverse parce que je 
l'aime pas être vu sur les chemins en temps d'ou- 
n'age. 

— D'accord? fit Corbier. 

— C'est d'amitié que je me suis dérangé... Made- 
eine n'avait pas grand besoin de mon aide... Ce 
l'est pas pour vous la vanter, Corbier, mais si l'on 
larlait de la force des femmes, il n'y en aurait 
)as beaucoup devant elle en ces côtés!... Mainte- 
lant, je m'en vais. . . Vous avez là un beau chantier. . . 
jalut! 

L'homme ayant disparu, Corbier redressa sa char- 
nue et commença un sillon. Mais sa pensée, au lieu 
l'être à ses bêtes et à son travail, s'en allait mainte- 
lant vers des choses inquiétantes et tristes. Cette 
encontre l'avait remué comme sa charrue remuait 
a terre. Et c'était sur son cœur comme une brume, 
ine brume épaisse où ne filtrait point le soleil et où 
le voletaient point d'oiseaux. 

Non pas qu'il y eut jamais eu entre lui et ce 
rand gars qu'il appelait Cuirassier autre chose 
u'un commerce banal de prévenances ; et cette Ma- 

2 



18 NÊNE. 

deleine qui devenait sa servante, il la connaissait 
à peine... M 

Non, ces gens ne lui étaient pas cause de chagrin; 
mais ils lui rappelaient sa charge qui était lourde. 

Veuf à trente ans, il se trouvait seul à la tête 
d'une ferme avec deux tout petits enfants sur les 
bras. A la vérité il lui restait bien son père, mais 
le vieillard était si souvent perclus qu'il était plutôl 
une cause d'embarras. Personne pour l'aider. Peu 
d'argent et pas de ménagère. 

Son malheur datait de onze mois; il lui semblait 
dater de onze ans. D'abord, il avait gagé une femm( 
d'âge, très bonne, très douce pour les petits, mai 
malpropre et tout à fait incapable de faire marche 
la maison. Ensuite sa belle-sœur était venue. Yigi 
lante celle-ci, mais coquette, sans tendresse et, par 
dessus le marché, d'intentions directes et hardies. 
Il avait fallu se séparer après des paroles déplai 
santés. 

Enfin, le père venait de gager cette xMadelein 
Clarandeau. Corbier connaissait la famille. La mèn 
veuve et bientôt vieille, faisait des journées; k 
enfants, trois filles et un garçon, étaient gage' 
dans les fermes et lui venaient en aide. Le garço 
était réputé entre les meilleurs valets; un peu pori 
pour le vin, par exemple et, après boire, redoi 
table dans les fâcheries. Les filles, il les avait moii 
vues, surtout Taînée, Madeleine, qui avait été Ion, 
temps gagée en Vendée. 

Cette inconnue, maintenant, allait tenir sa ma 
son ! Une fille tiès forte, disait le frère. Il n'en d 



NÊNE. 19 

landait pas tant; il ne fallait pas de si gros doigts 
)nr soigner Lalie et le petit Georges... Une lourde 
lie sans doute, une fille trop gaie, à la santé inso- 
nte. 

Il avait consenti un gros prix et, à cette heure, il 
1 avait de l'ennui... 

Les bovillons ne sentant plus ses yeux tirèrent 
mdain de travers, emportant la charrue. Il les cor- 
gea durement. 

Le jeune valet s'attardait dans la cheintre, un 
îfrain aux lèvres. Corbier le héla : 

— Un peu de nerf, nom de Bleu!... ça vaudra 
lieux que tes faridondaines ! 

L'autre se tut une seconde, puis, insolemment, il 
i mit à siffler très fort l'air de sa chanson et conti- 
m son travail de la môme nature lente et dégin- 
mdée. 

Corbier se sentit seul et faible, sans l'appui d'une 
adresse. Pourquoi Marguerite était-elle morte? Il 
prit à dire tout bas des mots dont s'aggrava sa 
îstesse. 

— Marguerite, pourquoi es-tu partie si tôt ? Pour- 
oi as-tu quitté ma maison pour celle du Bon Dieu ? 
urquoi n'es-tu plus sur le seuil à mon retour des 
amps?... Marguerite, tes enfants languissent en 
â mains étrangères... et, pour mes yeux il n'est 
jis de soleil luisant, pour mon cœur, il n'est plus 
joie sous le ciel. 
|ll arrivait dans une veine de terre compacte : il 

presser les bœufs. 
Galant! Yermeil ! Allons, mes gars !... 



20 NÊNE. 

Sa voix mourut tout près dans un tremblement. I 
se raidit, la tête orgueilleuse, dressée : ' 

— Châtain ! Lamoureux ! Au bout valets ! 

Mais les mots s'arrêtèrent dans sa gorge... 

Alors, vaincu, il ramena son chapeau sur sei 
yeux et se laissa pleurer. 



Madeleine approchait des Moulinettes. Elle n'étai 
jamais allée à cette ferme; mais son frère lui aval 
indiqué le chemin et, d'ailleurs, elle apercevait 1 
toit neuf, très rouge entre les branches. 

Elle s'arrêta un moment pour regarder ; Tendre 
de loin, lui paraissait avenant et gai. ^ 

Cependant elle craignait de ne pas s'habitue 
Jusqu'à présent elle n'avait vécu que dans de grossi 
fermes où le travail était pénible mais simple 
joyeux. On la commandait et elle allait, sans aut 
souci que de mener rondement sa besogne. 

On lui disait : lave ! Elle lavait douze heures d'al 
lée, mangeait sa soupe et se couch'iit. Au tem 
d'été on lui disait : moissonne ! Elle prenait sa M 
cille et suivait les hommes ; et cela lui faisait ah 
des journées très dures parce qu'à l'heure de n| 
rienne elle reprenait son travail de femme. 

Mais on ne lui avait jamais dit : achète et verni 
pèse le beurre, donne le fil au tisserand. Jam 
surtout on ne lui avait dit : lève ce petit et nctt( 
le ; s'il pleure, tâche de le consoler ; apaise, corrij- 
câline... 



NÊNE. 24 

Elle n'avait jamais rien dirigé et, quand on lui 
3arlait des enfants, elle répondait : 

— Je ne les aime pas autour de mon colillon ; ils 
impechent de travailler. 

Quand le père Corbier était venu la gager elle 
ivait dit non, tout de suite. Mais le vieux avait 
nsisté, faisant valoir les avantages de la condi- 
ion : être quasiment maîtresse au lieu d'obéir tou- 
ours et demeurer tout près, à une petite lieue de 
;hez sa mère... Et puis, lui que ses mauvaises 
ambes retenaient souvent à la maison, il lui aide- 
•ait un peu, veillerait sur les enfants... Enfin il avait 
iffert un bon prix. Si bien qu'elle avait cédé, très 
latlée au fond dans son amour-propre de fille sage 
,t capable. 

Maintenant qu'elle approchait ses craintes renais- 

aient. 

Tout de môme, elle marchait lestement. Les bêtes 

es haies se dérangeaient sur son passage ; les 

zards, à l'affût entre les primevères et les pensées 

mvages, reculaient vifs et silencieux. Les mé- 

mges et les bouvreuils se levaient sur leurs nids et 

entaient aux hautes branches ; les merles fuyaient 

rusquement dans un gros bruit de feuilles. Mais 

us ces oiseaux n'allaient pas loin. Elle sentait 

l'ils restaient là, cachés dans les saulées et les 

uftes de houx et qu'ils la regardaient avec inquié- 

de. 

— Que nous veut celle-ci qui est si chargée et 
nt les talons sonnent si clair ? 



22 NÊNE. 

Comme elle passait tout droit, ils reprenaient 
bien vite confiance et chantaient. 

Madeleine relevait la tête vers les cimes vivantes et 
joyeuses et elle pensait : 

— Oiseaux de par ici, j'entends que vous me 
faites accueil ; merci, mignons! 

Ses yeux bleus éclairaient sa face rousselette. 

— Petits musiciens du paradis, musiquez-vous 
pour ma noce? Ainsi soit-il ! mais je suis vieille fille 
et je n'ai pas de galant... Petits, les jolis violons que 
vous feriez, et comme on prendrait gaiement la file 
derrière vous ! 

Un sursaut interrompit sa songerie. Elle jeta ur 
cri : 

— Engeance ! 
Devant elle, à dix pas, un écureuil traversait 1 

route, tranquillement. C'était signe de male-mort 
elle en eut l'haleine coupée. Elle passa vite et s 
retourna pour regarder la bête qui bondissait main 
tenant avec une agilité diabolique. 

Elle se raisonna. Ces bêtes étaient nombreuse 
en ce pays de noisettes et de châtaignes ; tout 1 
monde en croisait; la crainte qu'on en avait éta 
une idée de l'ancien temps... 

Elle haussa les épauler et se força à sourire. Mai 
il lui sembla que les passereaux se taisaient, coule 
sous les ramilles basses. Juste au milieu de la rouM 
une ombre étrange palpitait. 

Madeleine, levant les yeux, vit un oiseau-filou q 
« endormait » très haut ; et, dans le soleil, 1 
grandes ailes rousses paraissaient toutes noires. 



1 



i 



NÊNE. 271 



La journalière partie, Madeleine se trouva seule 
dans la maison avec les enfants. Dix heures son- 
nèrent. Il était temps de songer au repas. Elle allu- 
ma le feu et accrocha la marmite. 

La petite, assise dans un coin, près de la table, la 
regardait curieusement. 

— Comment t'appelles-tu? 

— Lalie! répondit l'enfant. 

Elle pouvait avoir quatre ans; gentille à cause de 
ses yeux noirs et de ses boucles frisées, mais mal- 
propre et vêtue en petite vieille d'une corselette à 
manches et d'un jupon froncé. 

— Veux-tu m'embrasser Lalie? 

L'enfant se mit à tordre son jupon et baissa la 
tête en souriant. 

~ Veux-tu m'embrasser? Je ne suis pas méchan- 
te... Aimes-tu les dragées, Lalie? 

Madeleine sortit un cornet de sa poche. 

— Prends! c'est pour toi. 
La petite tordait, tordait son jupon. 

— Prends Lalie!... Prends!... Prends-donc, vo- 
yons! 

Lalie éclata en sanglots. 

— Bon maintenant ! pensa Madeleine. Elle est tout 
ie même craintive !.. C'est que je sais pas lui par- 
er ; quoi dire à ça pauvre? 

Elle vida ses dragées sur la table à portée de ren- 
iant et recula, interdite. 



24 NÊNE. 

Puis elle s'approcha du berceau. Le rideau écarté 
elle vit une petite tête ronde, deux joues grasses. 
Celui-ci, il était vraiment beau comme un Jésus. Sur 
la couverture, sa menotte était entr'ouverte, blanche 
en dessus, rose en dessous. 

Madeleine se pencha et, de son doigt dur, toucha 
la paume délicate dont la peau setnblait une très 
fine pelure d'oignon. Crac! la menotte se referme !... 
Et il tient, le petit! Il serre I II tire!... Comment 
peut-il serrer si fort? 

Madeleine essaie de dégager son doigt... Mais 
non! Eh bien!... la voilà vraiment prise! Comment 
faire? Si elle s'efforce trop rudement, il se réveil 
lera... 

Elle attend, ruse, échappe par glissements sour 
nois... Ah oui! il fait beau!... Un haut-le-corps soui 
la couverture, une ruade... La menotte se crispe 
violente : tu ne t'en iras pas! j 

Madeleine n'ose jdus bouger. Elle attend encore, 
elle se sent bien sotte! Ses joues brûlent, ses jambe: 
frémissent. S'il vient quelqu'un, on se demandera 
ce qu'elle fait, immobile, près de ce berceau. L'heurJ 
passe; va-t-elle, dès le premier jour, faire attendre* 
les hommes pour le repas de midi? 

Non! l'enfant se réveille et, tout de suite, crie. 
Elle le lève en hâte. 

Il la regarde un instant, il promène ses mains su 
la figure inconnue; puis, rassuré, il jase et joue. I 
pince le nez de Madeleine, pique ses yeux, tire sei 
cheveux. Il se cambre en arrière, prend son élan el 



A 



NENE. 2? 

poiil! cogne avec sa tête, la bouche molle, ou- 
verte. 

Onze heures! Ce n'est pas possible! 

Vite, [Madeleine assied l'enfant sur une couver- 
ture pliée et court à sa besogne. 

Quand Corbier entra avec les valets, une heure 
plus tard, il vit les deux enfants joyeux et la table 
proprement mise. 

Madeleine, accroupie près de Georges, s'était rele- 
vée et se tenait maintenant devant le laboureur, un 
peu rouge, surprise de le voir si jeune. 

Il lui dit les paroles de bienvenue et s'assit à la 
table. 11 la trouvait laide, mais de regard brave et 
plaisant. 

— Celle-ci, pensa-t-il, donnera peut-être ses bras 
à ma maison et son cœur à mes innocents. 

Cette idée lui fut un réconfort ; et, s'étant servi 
une assiette de soupe, il la mangea de grand appé- 
tit. 



Ils étaient de môme race; d'une race singulière 
vivant dans un étrange coin de France. 

Au temps de la Révolution où l'on avait tué le roi, 
tous ceux d'ici, les Corbier, les Clarandeau, lesFan- 
tou et les autres qui, maintenant, n'étaient plus de 
môme bord, tous, derrière leurs prêtres aimés, 



2G NÊNE. 

s'étaient levés dans leur ignorance et leur ferveur. 

Victorieux dans le premier élan, ils s'étaient en- 
suite heurtés à des hommes de leur taille. Des deux 
côtés, derrière déjeunes héros aux yeux de femmes 
ou derrière de vieux vétérans de granit, la lutte avait 
été désespérée. 

Aux cris de la hulotte ou au chant de la Marseil- 
laise toutes les villes et toutes les bourgades avaient 
été prises, reprises, saccagées, brûlées. On s'était 
ballu dans tous les chemins creux, dans tous les 
champs de genêt, dans toutes les clairières. Pas une 
paroisse qui n'eût encore, à plus d'un siècle de dis- 
tance, son « talus de la Bataille » sa « fosse des 
Bleus » ou son « Calvaire des Chouans ». 

A la lin, les paysans avaient été écrasés. Et d'au- 
tres gouvernements étaient venus qui avaient apaisé 
les prêtres; qui les avaient apaisés à ce point que 
beaucoup avaient admis le nouvel état des choses et 
prêté serment de fidélité. 

Seuls, les plus âpres, les moins adroits avaient 
continué la guerre en leur cœur. Et leurs ouailles 
les avaient suivis dans leur isolement farouche, 
dans leur dédaigneuse ignorance des menaces et des 
excommunications. 

Mais peu à peu les prêtres étaient morts et les 
ouailles s'étaient dispersées. 

Maintenant, après 120 ans, on ne trouvait plus 
guère de ces réfractaires, de ces « dissidents » que 
dans le Bocage Vendéen. Ils y formaient quelques 
ilôts, battus, effrités, mais point encore submergés 
par la haute marée catholique. 



NfiNE. 27 

Celui de Saint-Ambroise était le plus important et 
aussi le plus compact, le plus solide. Il comptait 
1.500 dissidents. 

Ils avaient tenu bon ceux-là parce qu'ils étaient 
nombreux et très serrés les uns contre les autres , 
aussi, parce qu'ils étaient soutenus par des protes- 
tants. 

Encore une tribu résistante et tenace, ces pro- 
testants. Ils venaient des campagnes fontenaisiennes 
où leurs ancêtres avaient été parmi les premiers 
à recevoir la nouvelle calviniste. Ils avaient été 
nombreux dans ces temps lointains et tantôt égor- 
geurs féroces, tantôt brebis très dolentes. Ils avaient 
eu sous les rois grande somme de maux et la Chouan- 
nerie leur avait été aussi très chaude. Ils s'étaient 
cachés, dispersés et ils se retrouvaient là, un peu 
plus d'un millier, part dans la commune de Saint- 
Ambroise, part dans celles de Chantepie et de Châ 
teau-Blanc. 

Maintenant qu'on ne les peignait plus, ils se grin- 
gaçaient entre eux. Portés vers l'instruction, ils dis- 
cutaient les idées nouvelles et aussi leurs croyances. 
Suivant, puis dépassant les pasteurs libéraux, beau- 
coup coulaient doucement vers l'irréligion. Mais 
d'autres, de temps en temps, sous on ne sait quel 
vent de mysticisme, rebroussaient chemin, reve- 
naient à la raideur primitive, aux anathèmes, aux 
mortifications, aux textes de désespérance. 

Ce pays était curieux avec ses deux temples rivaux, 
sa chapelle de dissidents et ses églises, carillonnant, 
orgueilleuses, à l'entour. 



28 NÊNE. 

Les traditions les plus diverses se heurtaient là et, 
bien que les temps fussent changés, à de certaines 
heures la haine y brillait encore à flamme haute. 

Le langage variait d'une porte à l'autre comme 
variaient la façon de s'habiller, de se nourrir et de 
meubler sa maison, comme variaient les jeux, les 
chants, les divertissements de jeunesse. 

Les Dissidents surtout excitaient la curiosité. Mais 
se sentant d'âme étrangère et craignant les moque- 
ries, ils ne se livraient guère. 

Une fois, il était venu des messieurs de ville, 
peut-être môme de Paris, qui avaient su les ami- 
gnonner et les endormir. Après cela il avait été 
question d'eux dans un journal. Il était dit que leur 
chapelle était une grande bâtisse vulgaire ornée 
avec des saints de quatre sous et des bonnes vierges 
de camelote. Il était parlé — bonnement, à vrai dire, 
mais cependant avec un peu de légèreté — de leur 
bénitier et de leur <i musée », deux choses auxquelles 
ils tenaient beaucoup. 

Leur bénitier était comme tous ceux qu'on voit 
dans les églises catholiques, mais il avait ceci de 
particulier qu'il n'était jamais vidé. L'eau en avait 
été bénite par leur dernier prêtre ; cela remontait 
loin. Depuis on avait ajouté chaque jour quelques 
gouttes afin que le niveau fût toujours le môme. 

Quant à leur « musée », c'était une collection de 
petits animaux blancs, taillés par un vieux paysan, 
un de leurs saints, avec un couteau de poche, dans 
les os de la viande. Que cela fût moins beau que les 
grandes statues que l'on voit dans les villes, d'accord ; 



NRNE. 29 

mais il n'y avait tout de rrieine rien de pareil dans 
les églises de Saint-Ambroise, de Chantepie ou d'ail- 
leurs, et ceux qui s'en moquaient eussent été bien 
en peine d'en faire autant. 

El puis, quand on est entré chez les gens par 
prière, on ne va pas dire en sortant que leur feu 
charbonne et que leur escabelle boite. 

Depuis cette aventure, la Chapelle était fermée 
aux étrangers. 

Les Dissidents mettaient toute leur vigilance à 
échapper à l'enveloppement catholique. 

Ils n'avaient plus de prêtres et ils méprisaient 
les prêtres nouveaux comme on méprise les traîtres. 
Ils priaient seuls. Par orgueil, peut-être aussi par 
une crainte obscure de rester en deçà, ils exagé- 
raient leurs dévotions, fêtaient tous leurs saints, 
doublaient tous les jeûnes, marquaient inexorable- 
ment le Carême. Et, comme au flanc des vieux murs 
fleurissent les giroflées sauvages et les millepertuis, 
sur ce christianisme abrupt germaient des hérésies 
oubliées et même des superstitions lointaines venues 
d'un passé profond. Des femmes dirigeaient le culte ; 
des vierges enseignaient les catéchumènes ; et réap- 
paraissaient la croyance au gui guérisseur, la véné- 
ration des arbres et des sources. 

Les Dissidents ne se mariaient guère qu'entre eux. 
Ils ne se réjouissaient pas de gagner un catholique 
par mariage, car cela iaisait une lignée bâtarde, 
prête à trahir. Mais quand un des leurs allait se 
faire baptiser dans une église, ils prenaient le deuil 
en leur cœur. 



30 NÊNE. 

Les filles ne cédaient presque jamais de la sorte, 
mais, parmi les garçons, il y en avait toujours d'assez 
essotis d'amour pour se laisser glisser au flot catho- 
lique qui ne les rendait jamais. 

Cela s'était vu dans la famille des Corbier, famille 
orgueilleuse pourtant et de sang âpre, mais où la 
passion était vite souveraine. 

Cela ne s'était pas encore vu dans la famille des 
Clarandeau; mais il y avait menace. Le fils, ce 
grand que l'on appelait Cuirassier, était très fou 
d'une jeune tailleuse^ de Chantepie, porte-bannière 
des Enfants de Marie. 

Il jurait bien à sa mère et à Madeleine qu'il ne 
« se changerait » jamais, mais elles n'en étaient 
guère plus rassurées, sachant les hommes faibles et 
faciles à étourdir. 



On était à l'époque des longues journées. 

Pour les hommes, un travail n'attendait pas l'au- 
tre ; les betteraves à planter, les foins à rentrer, la 
terre à préparer pour les choux d'hiver. Jamais on 
ne serait prêt pour la moisson, car les avoines mû- 
rissaient vite, trop vite, rôties par un coup de soleil 
de Juin. 

Pour les femmes, c'était le moment de surveiller 
les petites bêtes, l'époque critique où les poulets 



NÊNE. 31 

précoces et les oisons se décidaient à disparaître ou 
à grandir; c'était encore le moment de préparer les 
couvées tardives et de sevrer les porcelets nés au 
printemps : toutes besognes très minutieuses. C'était 
surtout le moment redouté des cuisinières où il 
fallait, avec des légumes et un peu de lard, préparer 
quatre repas par jour, quatre repas copieux à 
cause du grand travail. 

Madeleine se levait tôt. Dès trois heures ses sabots 
sonnaient dans la cuisine carrelée. Flac! Flac! De- 
bout les hommes! 

Vite elle allumait le feu, épluchait les légumes, 
courait au saloir. 

Quatre heures : la prière, que Madeleine condui- 
sait, le père Corbier donnant les répons et tout le 
monde écoutant, même les valets dont Fun était 
catholique et l'autre protestant. 

Quatre heures et demie : la table à dresser, les 
vaches à traire, le lait à écrémer, la vaisselle, les 
poulets, les canetons, les enfants... Trotte! Trotte! 

Elle finissait à neuf heures du soir, quelquefois à 
dix, alors que les hommes dormaient déjà. 

Elle savait tout ce qu'il faut faire dans une mai- 
son pour les gens et les bêtes, mais, pour combiner 
les choses, elle manquait d'habitude. 

Elle manquait bien un peu d'adresse aussi. Par 
exemple elle ne savait pas faire manger les oisons 
dans sa main, les forcer devant leur pâtée de son 
et d'orties. Quand Fondée menaçait, elle courait 
bien dans l'aire après ses poulets, secouant son 
mouchoir d'une main, son tablier de l'autre : 



52 NÊNE. 

— A l'abri, mes petits, à l'abri! 

Mais elle fonçait tout droit et trop vite. Les 
poulets, avec des piaulements d'effroi, se disper- 
saient autour du pailler; les poules mères, les plu- 
mes gonflées se mettaient en colère; Madeleine aus- 
si... et l'ondée venait. 

Alors Lalie paraissait sur le seuil : 

— Jo pleure! 
Madeleine n'entendait pas. 

— Jo crie!... Voilà!... Lalie l'a pas battu! 
Madeleine pensait : 

— Toi, attends!... 
et elle disait : 

— Laisse-le crier, cela lui fera une belle voix. 

La petite rentrait, puis, tout de suite, recommen- 
çait. 

— Jo pleure... Jo a une épingle dans le ventre. 
Madeleine revenait vite, abandonnant ses poulets. 

Elle savait bien que Jo n'avait pas d'épingle dans le 
ventre, mais cette parole, souvent répétée, la 
secouait toute. 

C'est qu'un soir, en changeant le bébé, comme 
elle se hâtait avec ses gros doigts malhabiles, elle 
l'avait piqué; pas très profondément, mais assez pour 
faire sortir une goutte de sang. L'enfant avait jeté 
un cri brusque^ bien différent de ses cris de colère. 
Et Madeleine s'était dressée, haletante, déchirée 
vraiment au plus profond d'elle-même. Une heure 
durant elle avait bercé le petit sur sa poitrine; il lui 
eût été doux de souffrir, de se mortifier en péni- 
tence. La nuit venue, elle avait pris l'enfant avec 



NÊNE. 53 

îlle dans le lit qu'elle partageait déjà avec Lalie et 
ille l'avait serré étroitement. 

— Jo a une épingle dans le ventre 1 

Dix fois par jour Lalie lui faisait courir un frisson 
lur la nuque. 

Elle comnfiençait déjà à les aimer ces chétifs. A 
îux seuls, ils lui donnaient plus d'inquiétude que 
ont le reste. Plus de travail aussi. Lalie touchait à 
out; Georges voulait en faire autant. Il commençait 
i marcher et tombait à chaque minute. Étant 
l'humeur vive il criait et trépignait tout au long 
les jours. 

Madeleine osait penser : 

— Si j'étais leur mère je gagerais un petit bout 
e servante qui m'enlèverait un peu de travail au 
ehors... et je m'occuperais d'eux... Comme cela, je 
'ai pas le temps; ils pâtissent, ils jouent sans moi 
t je n'ai pas leur amitié s'ils ont la mienne. 

Le père Corbier, qui devait si bien l'aider, était 
istement ragaillardi par le soleil et ne restait ja- 
lais à la maison. Aussi la voyait-on toujours beso- 
lanl à grand'hâte. 

- La servante de chez nous, disait le vieux, n'a 
is les deux pieds dans le même sabot. 
Non ; et il ne le fallait point ! 
|En arrivant aux Moulinettes elle s'était demandé 
ixieusement si elle s'habituerait; deux mois 
itaient écoulés et elle n'avait pas encore eu le 
ntips de se poser à nouveau cette question. 
Dans les autres fermes où elle était passée, il lui 
rivait, en travaillant, de songer à sa mère, à ses 



34 NÊNE. 

sœurs, au village d'où elle était native, ou bien à des 
camarades, ou bien à des propos de galants. 

Maintenant elle était toujours en inquiétude pour 
les bêles et pour les gens et sa pensée ne s'en allait 
plus jamais se perdre au loin comme une fumée 
voyageuse. 

A peine connaissait-elle les alentours de la mai- 
son. 

Elle qui se réjouissait à l'avance parce qu'il ^ 
avait près des Moulinettes un bel étang entouré de 
sapins et de chênes, elle n'avait pas encore pris le 
temps d'en approcher. Elle s'était dit seulement : 

— Pourvu que les enfants ne prennent pas l'habi- 
tude d'aller de ce côté. 

La maison, par exemple, lui était tout à fait fami 
lière. Elle lui plaisait à cause de la commodité, maii 
aussi à cause de l'agencement qui était à soi 
goût. 

11 y avait deux chambres; au milieu, un corrid 
avec le cellier et la laiterie. Tout cela proprem 
carrelé à l'ancienne mode. 

Une des chambres était meublée avec deux 
moires de frêne plaisamment moucheté et de 
hauts et beaux lits à la duchesse où couchai 
Michel Corbier et son père. 

L'autre chambre, celle où l'on se tenait, renfe; 
mait un mobilier plus mêlé. A côté d'un vaisselii 
brun, d'un grand bahut brun, d'une haute horloi 
à caisse noire, il y avait un lit de forme nouvel 
et une armoire de cerisier toute claire et finett 
Ce lit et cette armoire avaient été* achetés par 



NÊNE. 55 

jeune ménage. Ils prenaient dans celle maison un 
air d'extrême jeunesse; mais comme c'étaient de 
beaux meubles, simples et soigneusement faits, leur 
jeunesse semblait avenante et point trop tapageuse. 
Ce que Madeleine trouvait de plus curieux chez 
les Corbier, c'était la cheminée. Elle ne s'étonnait 
point des images saintes ni du chapelet à énormes 
grains de buis qui, évidemment, n'avait jamais servi 
pour pï'ier : on trouvait des choses pareilles dans 
toutes les maisons dissidentes. Mais elle n'avait vu 
nulle part d'armes semblables à celles qui étaient là, 
et nulle part non plus un papier aussi vieux en- 
cadré avec autant de soin. 

Les armes étaient deux longs pistolets. Cent vingt 
ans auparavant le plus jeune chef de l'armée catho- 
lique avait fait ce cadeau d'amitié à un Corbier, son 
compagnon favori. 

Le papier encadré était un parchemin sur lequel 
3n avait marqué un fait de la guerre : cet aventureux 
ars de Corbier entrant en même temps que le chef 
ans une ville âprement défendue. En bas, une 
ignature grasse : celle du chef. A gauche, l'écri- 
ain, qui devait savoir joliment jouer de la plume, 
vait tracé l'image. Et l'on distinguait une grande 
Quraille et deux échelles au sommet desquelles se 
ressaient deux hommes, l'épée haute. 
Tout cela, à vrai dire, était un peu effacé; mais 
is Corbier, quand on le leur demandait, expli- 
uaient encore très bien chaque chose et ils en 
vaiont de l'orgueil. 
Le vieux avait prié Madeleine, dès le premier 



i 



36 NÊNE. 

jour, de ne pas toucher aux pistolets et au cadre. 
Elle en avait été vexée car elle se croyait capable. 

De temps en temps, le soir, quand les hommes 
étaient couchés, il lui prenait envie de fourbir un 
bon coup ces canons rouilles qu'elle aurait, en un 
tour de main, rendus aussi brillants que ces chan- 
deliers ou ses pincettes. 

Elle n'osait pas cependant, retenue devant ces 
vieilles choses par une vague idée de péché. 

Lorsqu'elle était ainsi seule, débarrassée de ses 
gens, elle faisait un travail rapide et silencieux. Li- 
bre de tous ses mouvements, elle retrouvait son 
allure avantageuse. Elle rangeait chaque chose e1 
préparait tout pour le travail du lendemain. Ur 
jour sur deux, elle prenait ses torchons et cirait sed 
meubles à tour de bras. Gela par orgueil de servante 
réputée. 

Quand elle avait fini, elle rapprochait de son li 
le berceau du petit et se glissait avec précaution 
à côlé de Lalie. 

Les premières nuits n'avaient pas été bonnes 
Lalie se mottait comme un petit poulet, la tête dan 
le cou de Madeleine: celle-ci, habituée à couche 
seule, avait mal dormi d'abord, chalouillée et gêné 
d'haleine. 

Mais maintenant elle y était faite. Quand Ter! 
fant glissait, Madeleine ne manquait pas de î 
réveiller à demi et de ramener la petite tête sur ! 
poilrine. • 



NÊNE. 



Ce dimanche de juillet Michel était à St-Ambroise 
it Madeleine gardait la maison. Elle priait, seule, 
ivec les enfants. 

Boiseriot, le valet catholique, entra. Celait, à lui 
lussi, son tour de garde. Il s'assit à la table, disant • 

— La soupe ! 

Madeleine ne se dérangea pas car c'était l'heure 
le la prière. 

— La soupe! la soupe! 

U prit à tapoter sur la table avec le manche de 
jOn couteau. Devant les patrons il n'eût pas osé 
narquer son impatience à ce moment-là. 

Madeleine se leva et, sans lâcher son chapelet, 
ait silencieusement la soupière devant lui. Puis, 
omme il souriait de manière déplaisante, elle lui 
Hirna le dos. 

Elle ne l'aimait pas, celui-là. C'était un vieux 
arçon, un homme de 55 ans, petit et de mine mé- 
iocre; bon valet pourtant et plus dur de corps 
u'il n'en avait l'air, mais peu causeur et sournois. 

Madeleine se méfiait de lui, non pas parce qu'il 
ait catholique, mais parce qu'il la regardait de 
içon malhonnête avec ses yeux luisants. 

A 27 ans, après quatorze ans de service dans les 
îrmes, elle avait éprouvé bien des fois la rudesse 



f 



58 NÊNE. 

des hommes. Elle avait toujours su se défendre 
gaiement. Une plaisanterie ne lui faisait pas peur 
et pour rendre une bourrade elle avait la main 
ferme. 

Mais pas de ces hommes silencieux aux yeu 
hardis!... 

Quand Boiseriot eut fini son repas, il resta assis 
à la regarder. Elle fut soulagée quand il s'en alla, f 

Dans la soirée, quand le petit fut endormi, elle 
sortit dans le courtil; puis elle songea que les lits 
des valets n'avaient pas été faits. 

Les valets couchaient dans un petit quéreux, ai 
bout de la grange; elle y alla. Comme elle traver 
sait l'étable, elle aperçut Boiseriot étendu sur um 
brassée de paille fraîche. A son approche il se re 
dressa sur son séant et lui attrapa la jambe. D^ 
gagée, elle passait, quand elle le vit se lever et î 
jeter sur elle comme une b(Me gâtée. 

Du coup, elle lui envoya une telle gifle qu'il € 
fut éberlué. Point arrêté cependant!... Alors elle li 
fit carrément face et redoubla. 

— Malhonnête ! Je le dirai au patron ! 

— Mauvaise picotée! grondait-il, tu n'es pas to 
jours si fière! 

— Boiseriot, j'entends mal! 

— Et moi, je vois clair... Tu le diras au patron î 
Ça ne m'étonne pas... Je serai renvoyé, bien sûr." 
Tu fais déjà ce que tu veux dans la maison... Ma 
je dirai partout ce que je sais. 

— Boiseriot, qu'est-ce que vous direz? 

— Je le dirai !... et tous les gars des alentours, 



! 






NÊNE. 50 

les amènerai faire un charivari à la porte pendant 
que... 

Madeleine se penche pour écouter les honteuses 
paroles, puis une grande colère la fait trembler. 

— Ah! vilain gars! altraj)e! 

Madeleine frappe à poings fermés comme un 
homme. 

— Tiens, loup! Tiens, serpent!... Te voilà bas- 
culé, garou!... Ah! chétif! je te pilerais sous mes 
sabots si je n'avais miséricorde! 

Pour ne pas le battre plus fort, Madeleine se 
sauve, gagnant le quéreux où elle se soulage en bras- 
sant les couettes... 

Derrière elle, l'autre, relevé, essuyait ses hardes 
souillées et, une flamme mauvaise dans les yeux, 
grondait : 

— Picotée, je t'amènerai le charivari ! 



Ce fut justement ce soir-là que le petit Georges 
fut pris de coliques. 

Toute la maisonnée dormait, moins Madeleine, 
quand l'enfant commença à s'agiter et à geindre. 
Madeleine balança le berceau. Une minute, à demi- 
assoupie, elle suivit en chantonnant la cadence de 
la pendule. Mais l'enfant cria brusquement et se 
débattit. Vite, Madeleine sauta à bas du lit, prit un 
jupon et alluma la chandelle. 

Le petit criait toujours et de plus en plus fort. 



40 iNÊNE. 

Et pourtant rien ne pouvait le blesser. Il était donc 
malade, d'une mauvaise maladie peut-être, puisque 
cela le prenait si vite. 

Elle se mit à le bercer dans ses bras en marchant, 
mais comme il ne se calmait pas, elle ouvrit la porte 
du corridor et appela : 

— Corbier ! Corbier!... Le petit est malade. Je ne 
sais pas ce qu'il a... Je m'ennuie. 

Il vint tout de suite, en chemise lui aussi et nu- 
pieds, n'ayant pris que le temps de passer son pan- 
talon. 

Madeleine redressa un peu l'enfant sur son bras 
et tous les deux furent anxieux devant le petit corps 
en souffrance. 

— Faudrait faire du feu, dit Madeleine. 

— J'y vais ! dit Corbier. 
11 sortit, puis revint avec un fagot. Il s'affolait, 

soufflait dans la cendre. Elle dut s'accroupir à côté' 
de lui pour l'aider. Enfin le feu brilla; Madeleine 
s'assit et présenta le petit à la flamme. 

— Si on avait de la tisane... dit-elle. 
Alors, lui, prépara cette tisane avec des fleurs de 

guimauve. Madeleine la fit boire à l'enfant qui, d'ail- 
leurs, venait de se taire subitement. Guéri mainte- 
nant, il gigotait devant le feu et, les joues encore 
mouillées de larmes, riait aux éclats parce que son 
père agitait une branche enflammée, ce qui faisait 
un beau ruban de feu. 

Comme ils avaient été sots de s'épouvanter de la 
sorte! Ils se^ regardèrent, émus par cette tendresse 
qui leur était commune. 



NÊNE. 41 

Et, soudain, Madeleine devint très rouge. Dans 
son affolement elle s'était à peine vêtue. Sa cami- 
sole déboutonnée laissait toute sa gorge à décou 
vert et sa chemise bâillait sur sa poitrine puissante 
et blanche... 

Les mauvaises paroles du valet lui bourdonnèrent 
aux oreilles. Remerciant Corbier, elle se leva en hâte 
pour poser l'enfant dans son berceau... 

— Picotée, tu n'es pas toujours si tière... 

Le petit était rendormi, Corbier était recouché et 
Madeleine veillait, honteuse de son imprudence et 
toute bouleversée par des idées qu'elle n'avait pas 
encore eues. 

Elle n'aimait pas Corbier; elle ne pouvait pas 
l'aimer déjà! Comme toutes les filles de son âge elle 
avait eu des galants; elle en avait remercié plu- 
sieurs ; d'autres fois, c'est elle qui avait été aban- 
donnée; elle en avait eu un dépit raisonnable et 
facile à guérir. Non, elle n'était pas fille à perdre la 
tête, comme cela, tout d'un coup. 

Elle n'aimait pas Corbier, elle aimait les enfants 
et c'était chose douce et sans danger. 

Bien sûr qu'il était joli homme le jeune patron! 
Et si, plus tard, il la priait d'amour — on avait vu 
plus étrange aventure — s'il la priait d'amour hon- 
nête, dirait-elle oui, dirnit-elle non? 

Au dc-tac étouffé du balancier dans la haute 
horloge, l'heure de nuit fuyait et Madeleine, enfié- 
vrée, ouvrait tout grands les yeux dans le noir de la 
chambre. 



4'2 NfiNR. 



Le père Corbier avait dit bien des fois à Gédéon, 
le jeune valet t 

— N'agace pas Géant; il est de sang hargne et tu 
finiras par l'échaufTer. 

D'habitude, quand ce propos était tenu à table, il 
y avait, après, un long discours plein de regrets et 
d'embellissements. 

Géant descendait d'une certaine Marjolée, vache 
que le vieux avait achetée vingt ans plus tôt, à une 
foire des Rois, par un vrai temps d'hiver comme on 
en voyait autrefois. Cette Marjolée était une Nan- 
taise belle en dessus, .belle en dessous, charpentée, 
beurrière... Et cherchez-en maintenant des vaches 
comme ça! 

Elle avait eu Griselle, qui avait eu Farinière, 
qui avait eu Pomponne et Géant donc, le taureau 
gris à encolure noire. 

Une rude famille de bêtes, sans pareilles pour le 
travail et encore assez promptes à l'engrais. Par 
malheur, elles péchaient par vivacité. Les vaches, 
cruelles à leurs compagnes d'étable» crevaient volon- 
tiers les haies, bondissaient par-dessus les barrières. 
Quant aux .mâles, il fallait les adoucir très jeunes, 
sans quoi ils devenaient dangereux. On avait un 
peu tardé pour ce Géant parce qu'il était très 
beau. 

— Géant vous tâtera les côtes! disait le vieux, 



NÊNE. 45 

Ils haussaient les épaules, les deux valets et le jeune 
maître, habitués qu'ils étaient à vivre au milieu 
des bêtes. 

Gédéon n'approchait jamais du taureau sans le 
taquiner; le taureau répondait, faisait cliqueter sa 
chaîne et, la tête basse, lançait un long beuglement 
de menace qui roulait dans sa gorge épaisse. Le 
valet se moquait : 

— Beû eûî Beû eûî... La lutte. Géant! 
Quelquefois il l'empoignait par les cornes et le 

taureau, pris au jeu, poussait ferme. 

Les choses, peu à peu, se gâtèrent. Mais le gars 
ne cédait pas, prenant un acre plaisir, quand il était 
seul, à essaye r dangereusement ses jeunes forces. Il 
luttait véritablement avec la bête, cosnait avec ses 
sabots, se garait de la corne encore hésitante. 

Un jourenfm, cela devint vilain. Géant commença 
et s'y mit tout de bon. Le jeune homme n'eut que le 
temps de sauter hors de la stalle, laissant tomber sa 
brassée de fourrage. 

— Qu'est-ce que tu as? fît Michel qui arrivait. 

— C'est Géant, patron... si je n'étais pas sorti, il 
me boutait dans la crèche. 

Michel prit mal la chose. 

— Si tu le laissais tranquille aussi... Pas la peine 
d'agacer les bêtes el de leur envenimer le caractère... 
surtout quand on est craintif comme tu l'es? 

Le gars reprit mine : 

— Craintif? pas plus qu'un autre, vous savez! 
mais les bêtes sont lês bêtes et je ne tiens pas à me 
faire aplatir. 



44 NÊNE. 

— C'est bon! ôte-toi d'ici. Je le panserai bien, 
moi. 

— Méfiez- vous, je vous le dis ! 

Corbier haussa les épaules, et il alla chercher une 
brassée de fourrage. Le taureau ne lui avait jamais 
marqué d'inimitié. 

— Tourne, Géant! 

Il jeta sa brassée puis il remarqua le foin tombe 
sous les pattes de la bête. 

— Poltron, qui me gâte la pâture! 

11 se baissa, ramassa les plus grosses poignées 
et il allait se relever, quand le taureau lui envoya 
un coup de tête. 

Il roula à terre, voulut crier, mais, suffoqué, n'y 
réussit pas... 11 se redressa cependant à demi et eut 
le temps de se glisser daus la mangeoire. 

Heureusement Gédéon ne s'était pas éloigné. Bra- 
vement, et avec une promptitude qu'on n'eût pas 
attendu de lui, il bondit à la tète du taureau. 

— Au secours ! Boiseriot au secours ! 

La bête s'était heurtée au barreau d'attache, une 
solide branche de chêne, et elle poussait, feulant 
et rongoillant, les yeux fous. 

Boiseriot accourait de la grange avec une lourde 
barre de fer. Madeleine arrivai! aussi; assise entre 
deux vaches elle s'était levée au premier cri, renver- 
sant son escabelle à traire et laissant tomber son 
seau. Elle attaqua le taureau par derrière, essayant 
de lui réunir les pattes et de le renverser; repous- 
sée, elle roula sur la litière. 

Boiseriot tapait avec sa barre, mais vainement, 



NÊNE. 45 

gêné par Gédéon qui se cramponnait à la corn(3 et au 
mufïe. 
Corbier enfin put crier : 

— Une corde! 

Madeleine venait d'y songer. Elle courut à la 
grange, revint avec une courroie. Le taureau se ra- 
massait pour un dernier efïbrt Profitant de ce qu'il 
venait de rassembler les pattes, elle noua vivement 
la courroie et se rejeta en arrière. 

— Boiseriot! 

Le gars se retourna. 

— Accotez! dit-elle; je vais le coucher. 

Au fond des mau\ais yeux, une courte flamme 
passa ; elle en fut saisie. 

— Dépêchez-vous! cria-t-elle d'une voix blanche. 
Alors, tout de même, il mit son épaule contre la 

hanche du taureau et, Madeleine tirant brusque- 
ment, la bête s'abatlit. 

Corbier sortit par le râtelier. Il n'avait pas grand 
mal. 11 s'efforçait de rire, très pâle, l'haleine encore 
coupée. Les valets riaient aussi. Gédéon essuyait 
sa main droite qui s'était ensanglantée aux naseaux 
deja bête. Boiseriot regardait Madeleine et Madeleine 
tremblait si fort, maintenant, qu'elle était obligée 
de s'appuyer au mur. 

Michel dit entin : 

— Merci... vous autres! Je ne peux pas parler... 
Je vais boire une goutte. 

Il sortit de l'étable et Madeleine le suivit. 
Elle revint au bout d'un petit instant. 

— Eh bien, dit Gédéon, ça va mieux? 



46 NÊNE. 

— Oui, ça passe... depuis qu'il a bu... moi, je 
ne peux pas me raffermir. 

Elle releva son escabelle et se remit à sa besogne. 
Boiseriot qui apportait une brassée la regarda. 
Remarquant que, dans son tntuble, elle s'acharnait 
sans y prendre garde sur la mamelle d'une vache 
déjà traite, il eut un sourire cruel; et il murmura 
en la frôlant : 

— Tu as eu peur pour lui, hein!... Picotée, picotée 
du diable, à ta porte, j'amènerai le charivari! 



— Quel est celui qui a dit cela? demandait Cui- 
rassier à sa mère. 

La Clarandelle répondit : 

— Je ne sais pas... Je sais seulement qu'on en 
parle et j'en ai du chagrin. 

— Quel est celui qui vous a dit, à vous, qu'on en 
parlait? 

La vieille femme s'émut. 

— Mon grand, tiens-toi tranquille. Je m'occu- 
perai de ces choses mieux que toi; il ne faut pas 
faire de bruit. 

Elle connaissait son gars. Doux et sensible quand 
il était à jeun, il devenait querelleur après boire; 
et, avec sa grande force, un accident était toujours 
possible... 

Elle insista : 

— Si tu t'en mêles, tu empireras les choses. 



NÉNE. 47 

Il secoua sa grosse tête. 

— Maman, je n'ai pas de vin : vous pouvez me 
regarder... Et je vous jure de ne pas boire avant 
d'avoir mené ce sillon au bout... Ainsi, il n'y a pas 
de crainte! Quel est celui qui a dit que Madeleine 
vivait mal avec Michel Gorbier des Moulinetles? 

— Que lui feras-tu, si tu le connais? 

— Je lui parlerai; je sais la manière. Pour arrê- 
ter un gars malfaisant, il n'y a qu'à lui parler 
comme il faut. 

• — Et si c'est une femme? 

— Ah! oui!... tenez, si c'est une femme, vous 
vous en occuperez maman ; mais, si c'est un homme, 
c'est moi que cela regarde. Qui vous a parlé de ce 
mauvais bruit? 

La Clarandelle dut céder. 

— Qui m'en a parlé?... C'est Marie Fantoune ce 
matin avant le chapelet; et il paraît que cela vient 
du valet des Moulinettes, un Boiseriot qui est catho- 
lique. 

— Vous dites « Boiseriot »? Bon! Au revoir 
maman! à Dimanche! 

— Au revoir... et pas de bruit surtout. 
Sur le seuil, il se retourna. 

— Soyez tranquille, je n'ai pas bu et je n'entrera 
pas à l'auberge. Au revoir! 

Du Coudray à St-Ambroise, Cuirassier courut 
presque. Il pensait : 

— Boiseriot ! je ne le connais pas, mais il doit 
être de Chantepie... Violette m'a parlé un jour d'un 
galvaudeux de ce nom... Aujourd'hui, dimanche. 



48 NÊNE. 

je vais le trouver à St-Arnbroise, cet enragé de 
messe. 

Arrivé au bourg, il se dil : 

— La mère a raison : il ne faut pas faire de 
bruit. Je ne le connais pas... Je pourrais demander 
à ces gars qui jouent aux boules... mais ils se méfie- 
raient... Pas si bete! 

Il entra au débit de tabac, acheta un cigare, puis 
s'attarda à l'allumer, penché vers la porte et mur- 
murant : 

— Tiens! Tiens! 

Le buraliste demanda : 

— Que voyez-vous donc, M. Clarandeau? 

— Rien!... Je croyais que c'était Boiseriot, ce 
gars qui passe... 

— Boiseriot? 

— Oui... le valet des Moulinettes. 

La femme du buraliste expliqua, pour son mari : 

— Oui... tu sais bien! un petit qui chique... 
Il était ici tout à l'heure; il vient de partir. 

— Merci bien! dit Cuirassier. 

Il sortit vivement et prit la route. 

Attends-moi un peu, mauvais chien, avec ta chi- 
que... Eh! te voilà déjà! tu n'étais pas loin! Je vais 
te faire muser en route, moi... 

L'homme rattrapé. Cuirassier lui dit : 

— • C'est vous Boiseriot? 

— A votre service. 

— Eh bien! j'ai un compliment à vous faire qui 
n'est pas long. 

Les yeux de Boiseriot vacillèrent d'inquiétude. 



NENE. 40 

— Qu'est-ce qui vous prend? dit-il. 

— Je vais vous le dire. . Vous ne me connaissez 
pas? 

— Si[ vous êtes un Clarandeau, celui que Ton 
appelle Cuirassier. C'est bien vous qui avez une 
bonne amie à Chantepie?... Violette, la tailleuse?... 

— Boisoriot, cette affaire est loin de vous. 

— Excusez, Violette est ma filleule. 
Cuirassier eut un sursaut qui n'échappa point à 

Tautre. Ils marchèrent quelques pas, puis : 

— Boiseriot, vous avez mal parlé de ma sœur et 
de son patron. Et j'en suis en colère. Je l'ai appris 
tout à l'heure; si j'étais en vin, ça pourrait ne pas 
se passer bien... 

L'autre, sentant l'effort, se redressa. 

— Je n'ai pas peur d'un homme. 

— En ce moment, vous pouvez parler : vous 
n'êtes pas de force. Si j'avais du vin, je ne dis pas.. 
En ribote, je ne regarde pas toujours qui j'ai devant 
moi. 

— Çà vous arrive souvent? 

— Le moins que je peux ; quelquefois tout do 
môme quand je suis mal accompagné.. . 

— Violette est-elle au courant de vos habitudes ? 
Boiseriot regardait en dessous, attendant la ré- 
ponse. 

Cuirassier se secoua et lâcha, vite : 

— C'est pas tout ça!... Vous avez.,. On a parlé 
contre ma sœur ; pour cette fois, passe ! Si 1 on re- 
commence, je prendrai le mauvais diseur, qu'il soit 
^ierre ou Paul, dissident ou catholique ou protes- 

4 



50 NÊNE. 

tant, ami ou inconnu ou ennemi... je le prendrai et 
je le promènerai les jambes en l'air jusqu'à ce que 
sa tête en pète ! Salut ! 

Boiseriot se mit à rire. 

-~ Vous êtes fort, mais bête. Pourquoi aurais-je 
mal parlé d'une sœur à vous qui êtes quasiment 
mon filleul?... Et vous croyez aussi que je vais con- 
tre mon patron? Allez donc lui demander si nous 
avons jamais eu un mot de contrariété? 

— Ce que j'ai dit est dit ; et vous pouvez le ré- 
péter aux autres. Salut ! 

— Salut ! apprenez donc à connaître vos amis. 
Ils se séparèrent. Boiseriot, complètement remis 

de sa frayeur, souriait laidement et Cuirassier mar- 
chait avec!' lenteur, sans se retourner, le cœur en dé- 
sarroi . 



Un dimanche encore, un dimanche du mois 
d'août, à l'heure silencieuse de mérienne. 

Michel Corbier était étendu dans son aire, le cha- 
peau sur les yeux. Les mouches l'avaient d'abord 
tenu en éveil, actives et sonores; maintenant qu'il 
était endormi, elles continuaient librement leur ma- 
nège, mais il avait eu la précaution d'enfoncer sa 
tête dans une brassée de paille et il n'offrait plus 



x\ftNF. 51 

h leurs jeux que sos mains dont la peau était dure 
et presque insensible. 

Le soleil tapait tout droit; les deux tas de ger- 
bes étaient comme les cloisons d'un corridor sur- 
chauffé; toute cette paille craquait, trop dorée, trop 
sèche, trop chaude. Le dormeur haletait, accablépar 
cette atmosphère de fournaise. 

— Nom de Bleu ! 

Il venait de se réveiller d'une brusque secousse 
nerveuse. Et il ne s'étirait pas, les yeux tout de 
suite larges. 

— Nom de Bleu ! c'est bête, tout de même ! 

Il murmurait, de fâcheuse humeur, la bouche 
sèche et amère. 

Chaque fois qu'il faisait mérienne, c'était la même 
chose... Est-ce qu'il ne pourrait donc plus jamais 
se défendre des rêves? Est-ce qu'il ne pourrait plus 
jjamais dormir d'un bon sommeil d'homme tran- 
quille!et las ? 

Il n'était pas plutôt étendu sur la terre qu'une 
étrange douceur coulait en ses veines. 

C'étaient d'abord des formes vagues qui pes- 
aient dans sa vue, des êtres et des choses qu'il n'au- 
ait pas su nommer, des rondes diaboliques de jo- 
ies fadettes, des sarabandes dont le vent lui fond- 
ait la figure et le grisait d'une odeur abominable 
t chaude. Enfin il « voyait » ! Et non pas tantôt 
•eci, tantôt cela ; il voyait toujours des yeux très 
)leus, profonds comme le péché, et puis une pâleur 
[ui prenait forme, qui devenait une gorge de femme, 
me gorge d'amoureuse, palpitante, gonflée, élargie. 



52 NÊNE. 

finissant par couvrir tout d'une triomphante coulée 
blanche. 

Alors le désir se levait en lui comme une sorcière 
d'ouragan... 

Redressé, les deux épaules hors de la paille, il 
mesurait sa honte. Son deuil lui remplit le cœur. 

— Marguerite, je ne t'ai pas en oubli pourtant ; 
tu es avec moi quand je travaille ; ta main est encore 
dans la mienne, plus douce que toutes les mains 
des femmes vivantes. 

Ses yeux se plissèrent comme pour mieux voir 
les images de son temps de bonheur, images fuyan 
tes qu'il eût voulu retenir. 

Mais d'autres idées l'assiégèrent, étrangères ; 
son souci. En vain il les chassa comme mouches 
importunes: elles bourdonnèrent encore, toutes pro- 
ches, ardentes, obstinées, cruelles. 

Il vit avec joie son père se lever à l'autre bout 
de l'aire et venir vers lui. Son père parlait beau 
coup et, volontiers, du temps pas encore loin où; 
devant Michel, la vie était comme un chemin 
fleuri. 

— Tu as dormi, père? 
Le vieillard s'était assis sur la paille à côté de* 

lui. 

— Pas longtemps : les mouches sont dévorantes.. 
Et toi ? 

— Oh! moi!... 
La parole resta suspendue el le vieux y sentit 1 

fêlure du chagrin. Il ne bougea pas, mais ses pau 
pières battirent. 



NÊNE. 53 

Entre le père et le fils il n'y avait jamais eu rien 
de désobligeant et ils avaient l'un pour l'autre une 
belle ad'ection d'homme, une tendresse silencieuse, 
mais vigilante et profonde. 

Le père fut un moment songeur, clierchanl des 
mots de consolation. N'en trouvant pas qui fussent à 
son gré, il finit par dire : 

— Faut pas emprunter! Vends ta récolte tout de 
suite... Tu feras un mauvais marché, mais ça vaut 
encore mieux. 

— Que dites-vous, mon père? 

— Je dis que cela te fera de l'argent sonnant... 
au moins 200 pistoles... Tu pourras en étendre 
encore large. 

Michel eut de la main un petit geste désenchanté, 
11 était loin de tout cela! Il pensait : ma bourse 
est vide; pourquoi mon cœur n'est-il pas comme 
ma bourse? pourquoi se gonfle-t-il de mauvaise 
monnaie? 

— Quoi! fit le père qui s'était mépris au geste, 
quoi!... 2000 francs, bien sûr, au bas mot. C'est un 
beau denier... Tu en es encore un, toi, qui se plaint 
avant d'avoir mal. 

Michel le laissait aller, heureux d'être ramené à 
des préoccupations simples et directes. La gêne de 
tous les jours, était un ennemi connu, avec lequel 
on avait l'habitude de se colleter. 

Il compta lui aussi, se donnant le change à lui- 
môme. 

— Deux tnille francs, c'est au moins trois cents 
de perte... et encore ça ne joindra pas : 1400 au 



54 NÊNE. 

maître, 870 aux deux valets... Et la batterie? et la 
servante? 

— Faut pas emprunter; ça tue une maison. 

— Alors commet it faire? Vendre? 
Le vieillard s'émut : 

— Vendre! Pas de mon vivant, toujours! Le 
champ du Gros Châtaignier est à la famille depuis 
les temps des temps comme une terre de nobles... 
quant aux deux autres, c'est ta défunte mère et moi 
qui les avons achetés... Nous nous sommes baissés 
tant de fois pour ramasser ça pauvre! 

— Moi aussi, père, je me baisse! moi aussi je 
regarde la terre plus souvent que les nuages du 
ciel... et je ne ramasserai que de la misère parce que 
je n'ai plus d'amitié que la vôtre et plus de bras 
pour aider les miens. 

Sous la douceur des paroles, une révolte sonnait. 
Et le père crut devoir dire : 

— Mon bon gars, le malheur est venu sur toi... 
que veux-tu! Il ne faiît pas faire rébellion; on ne se 
redresse pas... on ne plie pas... on marche... 

— Eh bien! je marche! 

Ils se turent, immobiles, la tête baissée, en or- 
gueilleux qui cachent leur émotion. 

Puis le père reprit avec des hésitations, des tâton- 
nements de prudence. 

— Sûrement, tu as du malheur... et tu es un 
bon... tu es méritant... Si tu n'avais pas à payer 
une servante — et une forte — les choses iraient 
autrement. Encore, de ce côté, tu n'es pas mal 



NÈNE. 55 

tombé : ta maison ne va pas à l'abandon comme des 
maisons que je connais. 

— Penh! c'est chez nous comme ailleurs! -^ 
Non; il faut parler juste... Celle d'ici, tu ne 

la remplaceras pas. Moi, je vois... je^suis souvent 
à la maison.,. Eh bien, j'ai déjà compris qu'elle se 
donne grand souci. Regarde! rien ne traîne... Va 
voir ses bêtes, va voir sa laiterie... Et puis, d'une 
autre manière encore, elle est meilleure que les au- 
tres; tes enfants sont autour d'elle comme deux 
petits chats au soleil. Je te dis que je -vois ça, moi, 
mon gars. 

— Peut-être ! mais une servante est une servante: 
on la paye et elle s'en va. Jamais ce travail-là ne 
vaudra l'autre. 

— Bon! je ne dis pas... Eh bien, mon gars, quand 
ton chagrin sera passé... 

— Il ne passera pas. 

— On dit ça... et de vrai, ça ne passe jamais... 
mais on se raisonne petit à petit... Veux- tu que je 
te parle, Michel ? 

— Vous pouvez! fit anxieusement le jeune hom- 
me. Vous, père, vous pouvez me dire tout. 

— Eh bien, mon gars, il faudra te remarier... 
Ne te chagrine pas. Je ne dis pas : cette année ou 
celle qui vient... tu comprends?... quand la peine 
sera endormie... Cependant, le plus tôt vaudra le 
mieux, pour ta maison et pour tes enfants. Tu as 
une bonne servante, mais, comme lu le dis, elle 
peut partir d'un jour à l'autre... 



56 NÊNE. 

— Et pour qu'elle reste, il faut que j'en fasse 
ma femme? 

Michel avait jeté cela très vite, sur un ton de 
colère. 

— Je ne parle pas pour elle, ni pour aucune au- 
tre de ma connaissance. Cela te regarde seul. Je di- 
rai seulement, si tu veux, qu'il t'en faudra une 
dans ce goût... oui, cela, c'est bien sûr... une bonne 
ménagère qui serait douce aux enfants et qui les 
mènerait à notre chapelle. 

— Mon père, je vous en prie, ne parlons plus de 
ces choses. 

11 s'était 'relevé d'un vif mouvement d'épaules. 

— Voilà, maintenant... je t'ai fâché! murmurait 
le père. 

— Fâ<hé? ne le croyez pas! Je vais par là... mar- 
cher un peu... J'ai les jambes mortes. 

Il remonta vers les bâtiments, il en fit le toui', 
passa dans Touche aux chèvres qui se trouvait der- 
rière. Rien ne traînait, avait dit le père. Il eut dépit 
à constater que c'était vrai... Des bardes séchaient 
sur la haie, soigneusement placées. Il vit des tor- 
chons en loques, mais très blancs. Pourquoi avait- 
elle lavé cela avec tant de soin? Espérait-elle en 
tirer encore parti? 

11 prit le routin de l'étang. Naguère, par les 
beaux dimanches comme celui-ci, il s'en venait par 
là avec Marguerite et Lalie. A l'ombre d'un gros 
chêne, devant l'eau moirée, il avait vécu les plus 
tendres heures de sa vie. 

11 fut dans la prairie : comme autrefois, la marche 



NÊNE. 57 

y était silencieuse, et douce. 11 suivit la haie de bor- 
dure : comme autrefois, des noisettes y mûrissaient 
dans leur petit godet blond — les noisettes qu'il 
ofl'rait au bout des branches et que Marguerite cas- 
sait entre ses dents fraîches. — Gomme autrefois, 
il y avait une charrière près de ce gros alizier d'où 
fuyaient les merles; on voyait, de là, tout l'étang 
et, en se penchant un peu, la tête ronde du chêne à 
l'ombre duquel... 

~ Ah ! 

Il s'immobilisa, le buste en avant. 

A l'ombre du gros chêne, devant l'eau moirée, 
une jeune femme, en joyeux corsage du dimanche, 
jouait avec un petit enfant... Comme autrefois! 



11 y avait bien huit jours que Lalie suppliait 
Madeleine de l'emmener cueillir des noisettes. Ce 
dimanche, enfin, Madeleine avait cédé. 

Comme il faisait beau, elle avait fait la toilette 
des enfants. Ayant, le matin môme, acheté pour eux 
avec son argent un petit flacon d'eau de senteur, 
elle en avait mis une bonne dose sur leurs cheveux; 
et le petit, sur sa poitrine était comme un bouquet. 

Dans la prairie — la prairie, comme elle était 
belle! — elle avait cueilli des noisettes. Et puis, 
elle s'était approchée de l'étang, lentement, der- 
rière Jo, qui musait en trottant... Comme il brillait, 
l'étang ! 



5« NÊNE. 

A l'ombre d'un chcne, elle s'assil et cassa les noi- 
settes. Avec son couteau de cérémonie, qu'elle pre- 
nait seulement pour les noces et les grands repas, 
elle cassa les noisettes rousses, guettées par deux 
petits becs gourmands. 

(( Suis descendue dans mon jardin, 

« M'est avis que je vole, Colin ! 

(( Y cueillir rose et romarin. 

(( M'est avis que je vole ! 

Voilà qu'elle chantait ! Pourquoi cette légèreté de 
cœur? Ce couteau de nacre, si mignon, si frêle 
qu'elle le sentait à peine dans sa main, était-ce un 
cadeau de galant? Non... il lui rappelait de long^ 
repas de viande, mais rien de joli, rien de doux à 
l'âme... Alors, était-ce parce que la prairie était 
belle?... était-ce parce que l'étang brillait?... parce 
que les enfants riaient et qu'ils sentaient bon comme 
les herbes d'agrément?... 

Eh bien, non! non! dans tout cela, il n'y avait 
pas de raison... 

(( Un rossignol vient dans ma main, 
« M'est avis que je vole, Colin! 

jo voulait chanter aussi; Lalie faisait You, Yôu- 
ôu ! 

« Puis il me dit dans son latni, 
« M'est avis que je vole ! 

La douceur était sur Madeleine comme une main 
posée. Elle sentait trembler en sa poitrine une joie 



I 



NÊNE. 59 

sans cause, une joie vaste et pourtant fragile. A dix- 
huit ans, le matin des assemblées de jeunesse, elle 
était ainsi, légère comme un passereau. 

— Ah ! folle que je suis ! pauvre aîieille mouillée! 
hirondelle de la Toussaint' 

« M'est avis que je vole ! 

Les petits se suspendaient à son cou, criant, pous- 
sant, tapant, avec des rires, de grands efforts gau- 
ches. Elle se bissa choir, livra sa tête; et, tout un 
moment, elle joua avec eux, étourdie de tendresse. 

— Madeleine ! viens voir ! hé ! Madeleine ! 

Lalie qui se lassait vite du même plaisir se tenait 
près du barrage, sur le bord de l'étang. Elle avait 
commencé par lancer des pierres dans l'eau ; main- 
tenant, n'en trouvant plus, elle jetait des baies de 
douce-amère. 

— xVIadeleine ! des poissons ! 

Madeleine s'approcha avec le petit. L'eau, qui de 
loin semblait noire, était au contraire d'une trans- 
parence admirable. Quand une graine tombait, les 
poissons sortaient des profondeurs. C'étaient de 
petits gardons d'une vivacité extrême; et l'on dis- 
tinguait très bien les yeux jaunes, la bouche ronde, 
les nageoires roses étendues comme une dentelle. 
Ils happaient si vite les graines qu'on ne les voyait 
pas disparaître. 

— Ham! ham! encore une... les petits gour- 
mands î 

- Lalie ne le penche pas tant... viens Lalie ! 



60 NÊNE. 

Madeleine ramena les enfants sous le chône. Elle 
avait peur de l'eau depuis son enfance. Une vieille 
tante un peu folle lui avait fait tant de contes de 
fadettes et de laveuses noires qu'elle ressentait tou- 
jours, devant l'eau dormeuse des étangs, une sorle 
d'attirance mystérieuse et effrayante. 

— Il ne faul pas s'approcher, vois-tu... Il y a 
dans l'eau des botes très méchantes qui tirent les 
petits enfants par les pieds... 

— Jouons, Madeleine l disait Lalie sans écouter. 
Je serais une marchande, je vendrais des épingles... 
Jo serait un petit garçon... tu serais sa maman. 
Vous seriez dans votre maison... Tu vois : ces 
petits bois, c'est des épingles... Je frapperais à la 
porte : «c 11 y a du monde? »... Tu dirais : « Bonjour 
Madame, je voudrais des épingles pour attacher 
leiichu à mon petit garçon... Entends-tu, Madeleine? 
Jo est un petit garçon... tu es sa maman!... Si 
tu aimes mieux, ça serait des dragées... Jo dirait : 
« maman, je veux des dragées à la marchande... 

— Petite sotte! tu vois bien qu'il ne peut pas 
dire cela... Écoute-le î 

— Ma... ma... ma! bégayait Jo. 

— Il faut lui apprendre, Madeleine! Jojo, dis : 
ma-man, je veux... 

— Ma... ma... ma... Oup ! 

— Tu ne sais pas t'amuser, Jo, dit la sœur; Lalie 
va s'amuser toute seule. 

Madeleine, subitement rouge, avait pris le petit 
sous les bras; elle le tenait en face d'elle, tout près 
de son visage. 



NÊNE. fil 

— Jo, mon petit Jojo... dis : ma-man, ma-man... 
Elle levait les yeux suppliants. Sa tendre émotion 

de la soirée aboutissait à ce vertige étrange, inconnu, 
qui ressemblait à un vertige d'amour,.. Klle ne 
savait plus... elle n'avait pas honte... 

— Jo! écoute!... ma-man! ma-man! 

— Madeleine! 

Ses épaules fléchirent, le sang lui sauta au cœur. 
Corbier était à dix pas, derrière la haie! 

Une seconde, les yeux de Madeleine s'élargirent; 
une seconde, une grande clarté fut en elle... Puis 
tout s'éteignit. Corbier, blanc de visage, levait la 
main comme pour jeter ses paroles : 

— Madeleine! c'est péché mortel!... Je vous dé- 
fends cette abomination! 



Trois jours durant ils furent silencieux l'un de- 
vant l'autre. 

A l'heure des repas, Madeleine faisait manger ies 
enfants et mangeait elle-même, debout, près de la 
cheminée, sans une parole. 

Corbier parlait à son père ou à ses valets sans 
jamais tourner la tête vers sa servante. Contre son 
habitude, Boiseriot faisait le plaisant et, sous la 
visière rabattue, ses yeux de loup luisaient de joie 
maligne. 

Le second jour, dans la grange, Michel avait ré- 



62 NKNE. 

pondu d'une manière vague et en pâlissant à une 
question du père : 

— Il n'y a rien... mais, après vous, je suis le seu 
maître chez moi. 

Le maître! oui... celui qui commandait aux va- 
lets, qui décidait les labours, les semis, les achats 
et les ventes; mais non point le maître de ses imagi- 
nations. Il ne savait pas en vérité ce qu'il y avait ; 
dans son cœur : était-ce tendresse ou haine, douceur 
ou colère? A coup sûr, cependant, il y avait de l'or- 
gueil : l'orgueil de ne pas céder au bouillonnement 
du sang âpre et jeune, l'orgueil aussi de ne pas re- 
venir sur une parole trop dure. 

Et c'était bien un peu la même chose chez Ma- 
deleine. Elle avait pleuré de honte; pleuré aussi de 
douleur à cause d'une blessure inattendue et bru- 
tale et secrète... Ce rêve inavoué qui grandissait 
et fleurissait en elle comme un buisson blanc caché 
par de hautes branches et qui venait d'être saccagé, 
fauché, comme cela, tout d'un coup, c'était véri- 
tablement cruel! Vlan! un grand coup de serpe h 
l'aubépin parfumé, un grand coup de pioche dans le 
parterre... 

... A propos d'une plaisanterie ! car c'était un jeu . . . 
vraiment oui!... C'est Lalie qui avait commencé... 
On aurait pu demander... on aurait bien vu!... Dire 
des paroles semblables! Parce qu'elle aimait les 
enfants, elle ne songeait pas pour cela à des mal- 
honnêtetés! Elle les aimait les enfants, beaucoup, 
beaucoup... à en perdre la tête... et elle pouvait 
bien le faire voir, peut-être... 



Nl^NE. fi:, 

« Péché mortel »!... Sans doute, vous croyez des 
choses, Michel?... parce que vous êtes avenant!... 
Mon Dieu! vous n*êtes pas le seul!... 

On était au soir du mercredi et Madeleine fié- 
vreusement desservait la table. Les hommes étaient 
allés se coucher; les enfants dormaient. 

— Je m'en irai. Je ne peux plus rester après ces 
paroles. J'étais accoutumée... mais il n'y a que les 
enfants que j'aime... oui!... Je les reo^retteraî bien, 
les mignons... mais pas les autres... J'irai dans une 
grande ferme comme Tan passé : je serai plus 
libre... îls me font tourner la tête ici : l'un que 
j'aime, l'autre que j'aime pas... on finit par ne plus 
savoir ce qu'on fait... Et du travail tant que le jour 
éclaire et bien avant et encore après... Personne 
pour vous mener et honnie par-dessus le marché!... 
J'aurais dû partir tout de suite... Quand je le vois 
qui vient s'asseoir ici, avec les autres, sans me 
reo^arder, ça me boute au cœur... C'est la colère... 
S'il parlait comme avant, cela serait peut-être passé. . . 
Mais non!... Eh bien! je m'en vais, Michel Corbier. 
Vous en gagerez une autre, une plus belle que moi 
si vous voulez... et qu'elle soit votre femme, cela 
me sera égal. 

I Madeleine avait en main le torchon qui lui ser- 
îvait à frotter l'armoire; elle le jeta; puis elle le 
reprit aussitôt, pensant : 

— Je m'en irai, mais je ne veux pas que le tort 
vienne de mon "côté. Je mènerai ma besogne jus- 
qu'au bout et il n'aura rien à redire. Demain, il 
faut qu'il me cherche noise... Je me fâcherai et 



64 NÊNE. 

bonsoir!... Qw'e'^t-ce que je pourrais bien faire pour 
cela?... Ah! tiens! que je me contente! 

Elle grimpa vivement sur une chaise et décro- 
cha les pistolets. Puis elle coupa un large morceau 
de papier do verre et frotte et frotte ! 

— Ah! mes vieilles pétoires! je vais vous faire 
aussi belles que les porte-cierges de la chapelle... 

« Madeleine!... péché mortel! » 

— Brr! vous croyez?... parce que cela a servi à 
tuer des hommes. 

« Madeleine!... c'est abominable! » 

— ou peut-être des femmes, ou peut-être des drô- 
les, en des temps où les gens étaient pires que des 
sauvages? Redites-le Corbior, que c'est abominable... 

La fâcherie était inévitable" et elle s'en irait sur 
l'heure. 

Dès ce soir il lui fallait rassembler ses bardes, 
afin de pouvoir les empaqueter en quelques minutes. 
Elle ouvrit Farmoire, plia ses jupons, chercha ses 
mouchoirs. 

Les hardes des petits étaient mêlées aux siennes. 
Malgré sa rancune cela lui faisait une grosse pein© 
de les en séparer. 

Elle prit son flacon d'eau de senteur et le plaça 
tout en haut, au milieu de l'étagère. Elle Tavait 
acheté pour eux, elle voulait le leur laisser. Mais 
l'autre qui viendrait le prendrait sans doute pour 
elle. Non !... pas cela par exemple! 

Alors elle sortit les brassières, les bas, les bavoirs 
du'petit, les sarraus de Lalie et ses rubans de che- 
veux. Puis, toutes ces choses étendues sur la table. 






NÉNE. Ori 

elle vida son flacon, goutte à goutte comme elle 
eût jeté de l'eau bénite. 

— Mignons, que cela vous porte bonheur! 

Elle voulut encore faire quelque cho'^e pour eux. 
Mais il était tard. Pour ne pas éveiller l'attention, 
elle laissa ses sabots, marcha silencieusement par 
la chambre. 

Elle s'aperçut que les bas de Jo étaient troués ; 
elle les racommoda. Lalie grandissait vite, son sar- 
rau du dimanche était court; elle n'aurait rien pour 
s'habiller proprement... elle serait moins belle que 
les autres petites qui ont une mère... 

Madeleine avait un tablier d'étofï'e ancienne à 
ramages rouges; elle le coupa; avec une adresse 
qu'elle ne se connaissait pas elle se servit des mor- 
ceaux pour allonger le sarrau et en changer la 
ceinture. 

11 était près de minuit; elle travaillait avec une 
lenteur minutieuse. 

Le sarrau remis à neuf, elle chercha ce qu'elle 
courrait faire encore. Rien... toutes ces pauvres pe- 
ites choses étaient en ordre, bien propres, bien 
leltes. 

C'était fini. Elle pleurait. 

Dans quinze jours, en quel état tout cela serait- 
1? Qui donc maintenant allait s'occuper de Jo? 
ist-ce qu'on songerait à lui autiement que pour le 
jourrer de soupe épaisse? Il lui fallait encore son 
►iberon le soir en s'endormant; deux fois par jour 
1 prenait un œuf bien frais, bien mou, qu'il fallait 

5 



06 NÊNE. 

avoir la patience de lui faire manger par petites 
cuillerées... 

— Mes pauvres, peut-être, après tout, vous sera- 
t-elie bonne celle que votre père ira chercher... 
A^ous l'aimerez, vous ne songerez plus à Madeleine... 
et, quand vous serez grands, vous ne me reconnaîtrez 
pas. 

Elle pleurait en replaçant les hardes dans l'ar 
moire. 

— Je ne peux pas rester pourtant 1 Yotre père es 
méchant... et moi je suis méchante... on est méchant 
quand on est grand... Un ne pardonne rien... OnJ, 
n'est pas plus fin que les gens de l'ancien temps 
qui se faisaient la guerre. 

Maileleine pleurait en regardant le berceau et 1 
lit clair de forme nouvelle. 

Elle avait, dans une boite, quelques rubans, un 
bague, une épinglette et un petit collier d'argent 
Elle prit le collier et le passa sous les cheveux d 
Lalie. 

Quant au petit, elle n'avait rien à lui donner! 
rien qui convînt à son âge. Et, depuis quatre mois 
qu'elle était aux Moulinettes, elle n'avait pas encore 
songé h lui acheter la moindre chose inutile qui eût 
été un souvenir. 

C'est qu'aussi elle ne pensait pas partir si tôt! 

Eli bien! au moins, elle le gar<lerait auprès d'elh 
tant qu'elle pourrait. Déshabillée, elle prit l'enfan 
dans le berceau et l'emporta dans son lit. 

Le petit, réveillé à demi, grommelait, irrité d'à 
voir perdu le bout de biberon qu'il gardait dans si 






NRNE. 67 

bouche eu s'endormaul; ses deux mains fouillaient 
la gorge de Madeleine et il poussait avec sa Icte, les 
lèvres ouvertes et quêteuses... 

Madeleine ne pleurait plus. Elle ne dormait pas 
encore tout à fait, mais sa pensée s'en allait, lui 
échappait sans qu'elle pût la retenir. L'enfant, blotti, 
avait fini par trouver un de ses seins et, dans son 
rêve commençant, elle sentait la chaleur de deux 
petites lèvres humides, qui, par moments, se resser- 
raient sur sa chair... 

Ding! ding! dingî 

D'une voix claire comme un bruit d'eau, la 
vieille horloge, au cœur de la maison, annonce trois 
heures. 

Madeleine se jette hors du lit. Pieds nus, avant 
jmême de se vêtir, elle court à la cheminée; puis, sur 
les pistolets brillants, elle passe un chiffon gras, 
vite, vite, comme une coupable... 

Peine perdue! A l'heure de la soupe, tout le monde 
'aperçut de la mauvaise besogne. 

Michel ne dit rien, mais son père eut un moment 
e colère. 

— Madeleine, je t'avais défendu... 

Madeleine s'excusa, très rouge, prétextant un 
ubli. Et, devant tout le monde, humblement, elle 
e laissa gronder comme une petite fille étourdie. 



68 NËNE 



Comme à l'habitude les Corbier et les Daru du 
Gros Châtaignier avaient réuni leur monde et bat- 
taient le même jour. 

Cette année, la campagne de battage s'achevait 
chez eux. A cause de cette date tardive, l'entrepre- 
neur leur avait consenti un marché doux, mais ils 
n'y gagneraient point à cause des ripailles inévi- 
tables. 

On était au samedi, jour maigre pour les Dissi 
dents, gras pour les catholiques. Chez les Corbie 
on avait dressé deux tables, crainte de dispute entre 
gars échauffés. 

A la soupe du matin, cela avait très bien marché. 
Les Corbier avaient pour leur part trente-cinq hom 
mes de tout âge et de religions différentes. Depui 
plus d'un mois que le battage durait dans le pays 
ces gens étaient liabitués à se rencontrer et à tra 
vailler ensemble et les querellés étaient rares. 

Cuirassier était venu pour son patron, un Rivrard 
de La Combe. Durant toute cette campagne il n'avait 
pas bu. Madeleine, qui craignait pour celte dernière 
journée, l'avait arrêté dans le corridor de la 
maison. 

— Tu sais, pas de bêtises ici... ça me ferait ch 
grin. 

Il avait répondu : 



i 



I 



— .reiigrènc : je n'ai pas envie de passer dans le 
ballon r. 

Comme ils étaient seuls et comme il aimait ten- 
drement cette sœur aînée, il n'avait pas été gôné 
pour ajouter : 

- El puis, de le voir, ça me fait une raison, ma 
grande... Si tu veux, à midi, je me placerai à cùté 
de Samuel le Salutiste et tu mettras un litre d'eau 
devant nous. 

Les tables étaient dressées dans la grange à 
gauche des bâtiments. Madeleine avait sa cuisine 
libre. Elle avait pris une femme à la journée, une 
vieille dissidente qui suivait la machine d'une ferme 
à l'autre pour laver la vaisselle et porter à boire 
dans l'aire, vers le soir, quand les gars devenaient 
trop libres avec les jeunes. 

Étaient venues aussi pour aider Madeleine, ses 
deux cadeKes, Tiennette et Fridoline, celle-ci plus 
rousse que Madeleine, celle-là de teint ferme et 
jeune et fraîche et rieuse comme une pastoure de 
conte. 

Madeleine veillait aux enfants et dirigeait son 
monde. Fridoline l'aidait à préparer la table maigre 
où les plats étaient nombreux. Fridoline était une 
cuisinière attentive et les gars la laissaient travailler 
en paix parce qu'elle n'était pas portée pour les plai- 
santeries, sans doute aussi parce qu'elle n'était pas 
très belle. 

Tiennette et la vieille étaient chargées de la table 
grasse pour laquelle il fallait beaucoup moins de 
soins; deux ou trois grandes platées de viande, cuite 



70 



NÊNE. 



un peu au hasard, comme cela, avec de l'eau, du 
beurre, du sel, sans goûter bien sûr! La vieille se 
penchait sur les casseroles avec un air de sorcière 
jetant ensemble le gros sel et les malédictions. 

Tiennette avait du temps de reste. La cuisine l'in- 
quiétait beaucoup moins que les agaceries des gars. 
Ils étaient six porteurs de sacs, pas tous bien jolis, 
mais tous aussi jeunes qu'elle, six garçons de dix- 
huit ans qui, à la file, passaient dans le corridor et 
montaient au grenier. Gédéon, qui en était, se don- 
nait de l'importance parce qu'il était le valet de 
l'endroit. 11 indiquait aux autres la place où ils de- 
vaient vider leurs sacs et il venait dans la cuisine 
pour dire : 

— Le Dattel rend, mais il y a des grains faillis. 

— C'est bien fâcheux! disait Madeleine, attentive 
à ce bruit du froment pleuvant là-haut dans le gre- 
nier et qui serait la richesse de la maison. 

Quelquefois le garçon galopait dans l'escalier et, 
tout haletant : 

— On n'en peut plus! Tiennette! Tiennette! 
viens m'aider! 

-^ Ch'ti gars! disait la petite, si tu salis ma: 
collerette, je te baillerai ma main sur les oreilles. 

Mais, tout émoustillée, elle se tenait dans le cor-j 
ridor à son passage. 

— Tiennette, verse-moi à boire... Tiennette, ta] 
cuisine sent le brûlé... 

— C'est bien bon pour toi... A quelle table man- 
ges-tu, mauvais protestant? 



— Oh! moi!., à la table où tu viendras apporter 
la soupière. 

— A la table des raange-viande, protestant du 
diable! 

— Tiennette, au lendemain du Carnaval, je man- 
gerais bien tes joues! 

Il disait des plaisanteries simples et un peu jo- 
viales dont elle faisait semblant de se fâcher. Et 
il l'embrassait aisément quand elle était seule de- 
vant lui. 

Les cinq autres n'étaient guère moins turbulents 
et ils s'attaquaient eux aussi à Tiennette, mais elle 
les rabrouait à grands cris et comme ils étaient tout 
jeunes, ils n'osaient pas avancer leurs mains noires. 

D'ailleurs ils ne chômaient pas et une minute 
de flânerie leur valait cinq minutes de course. 

Il n'y avait pas de temps à perdre. La vanneuse 
avait ses six mille gerbes à avaler dans la journée; 
et bien qu'elle fût une grosse mangeuse, il ne fal- 
lait point s'arrêter si l'on voulait en finir avant la 
nuit. 

Les engreneurs, debout sur les planchettes ac- 
crochées à ses flancs, lui poussaient la paille de 
loin, par gestes prudents. Parfois, ils lui jetaient 
des gerbes entières qu'elle happait avec un aboie- 
ment joyeux; une seconde alors, elle faisait enten- 
dre au fond de sa longue^ gueule noire un râle de 
satisfaction inouïe; et puis, tout de suite, elle re- 
commençait à gronder, à jurer, à rugir. 

Ils étaient six hommes pour la servir : deux qui 
coupaient les liens et préparaient les gerbes et qua- 



72 NENE. 

tre engreiieurs qui se relayaient d'instant en ins- 
tant. 

Tout autour, ils étaient une cinquantaine. 

Les plus jeunes grimpaient au tas et faisaient 
crouler les gerbes ; les plus galants étaient aux sacs. 
Les vieux faisaient les besognes lentes et minutieu- 
ses : ils avaient des râteaux, triaient les balles et 
les épis coupés; ou bien ils étaient aux postes que 
les jeunes fuyaient à cause de la poussière. 

Pour monter la paille il y avait sept ou huit gail- 
lards glorieux de leur force. Les secoueurs leur pré- .' 
paraient d'énormes fourchées; quand ils avaient 
piqué là dedans et redressé leur outil, ils disparais- 
saient complètement et la paille avait l'air de mon- 
ter toute seule, lentement, le long des hautes 
échelles. 

L'un d'eux, un grand brun qui avait une voix 
très belle, chantait sans s'interrompre une chanson 
interminable aux couplets presque pareils. Les au- 
tres s'essayaient à chanter avec lui, mais leurs voix 
ne pouvaient pas suivre la sienne. Plus volontiers 
ils ululaient à toute gorge eu haut des échelles ou 
bien ils criaient : « à boire! à boire 1 ». 

Alors Tiennette venait et leur versait du vin. Et 
tous étaient contents de l'avoir en leur vue, même 
ceux dont les amitiés étaient fixées. 

C'était la journée de boire. Les vieux secoueurs 
de paille eux-mêmes faisaient bel accueil à la bou- 
teille et, le verre en main, ils disaient des rigour- 
daines. La petite allait de l'un à l'autre, se glis- 



sait eiilie les l'oiirches, eiijairibail la paille, lesle et 
gracieuse comme une cheviette blanche. 
Près de la vanneuse elle levait sa bouteille. 

— Hé ! les engreneurs ! 

Mais eux n'entendaient pas, tout entiers à leur 
besogne acharnée; ou bien ils secouaient rapide- 
ment la tête : 

— Non... non... pas maintenant. 

Au deuxième passage de Tiennette, Boiseriot 
et Cuirassier dont c'était le tour de repos, appe- 
lèrent la petite; mais Cuirassier ne prit qu'un verre 
d'eau et l'autre s'étonna : 

— De l'eau! tu as peur d'un verre de vin aujour- 
d'hui?... un homme comme toi! 

— C'est que je me connais, voyez-vous... Au deu- 
xième verre la folie commence déjà à me monter 
à la tôle... Après, par exemple, je puis huire tant que 
je veux... Et puis, tenez! ajouta Cuirassier en mon- 
trant les autres, je crois qu'il y en aura assez d'é- 
chaufTés sans moi... 

Quand les gens des Corbier furent tous dans la 
grange pour le repas de midi, les plaisanteries de- 
vinrent tout de suite bruyantes et grosses. 

Le vin épais coulait vite; Tiennette ne faisait 
que courir vers la maison avec des litres vides. 

Au bout de la table grasse, Gédéon l'appelait 
dix fois pour une et elle entendait bien toujours sa 
voix à travers les autres. 

— Tiennette! écoute par ici. 

Une fois il se pencha et se mit à lui conter quel- 
que chose à l'oreille. 



74 NÊNE. 

Alors Samuel, celui qu'on appelait le Salutiste» 
un homme d'une quarantaine d'années qui était 
assis en face à l'autre table, toucha le bras de Tien- 
nette et, tout bas, d'une \oix polie : 

— Mademoiselle, ayez donc la bonté de remplir 
ce pichet d'eau claire. 

Agacée, elle répéta très haut. 

— Remplir ce pichet d'eau claire! En voilà un 
d'une autre espèce! Il lui faut de l'eau à celui-là! 

Toute la tablée éclata de rire et Gédéon cria : 

— C'est pas un homme, c'est un canard! 
Samuel devint rouge. 

— Vous êtes un impoli, mon garçon... Je n'in- 
sulte personne, inoi. . . Je suis ma croyance. . . D'abord, 
si vous aviez de l'instruction, vous sauriez que le 
vin... 

Sans souci du lieu, il s'était retourné sur son banc 
et, chétif, avec de maigres gestes, il commençait 
un discours, un des prêches entendus aux réunions 
de la société religieuse de tempérance. 

Les autres qui avaient d'abord fait silence, in- 
trigués par ce jargon bizarre, le tournèrent en 
dérision. 

Encore un drôle de garçon ce Samuel! Voiià-t-il 
pas maintenant qu'il était péché de boire du vin ! 

Gédéon criait : c'est un canard ! heureux d'avoir 
trouvé cette plaisanterie. Et, très excité, quand 
Tiennette apporta le pichet, il lai prit des mains 
et versant lui-même : 

— Tiens, mon canet, barbote! 
Sans marquer l'insolence, l'autre leva son verre : ^^ 



NfiNE. 75 

— Je bois la liqueur de Rédemption... 

Le reste de sa phrase se perdit à travers les éclats 
de rires. Gédéori tenait le pichet : 

— Ne t'en prive pas, vieux, si cela te fait du 
bien. 

Pourtant à la table des Dissidents, quelqu'un 
blâma le jeune homme. De loin, Corbier lui fit signe 
de se taire. 

Samuel parlait toujours; dans le bruit on enten- 
dait des lambeaux de phrases, des bouts de versets 
mal assortis : 

— Il y en a qui pleureiont... ils ont des yeux et 
ils ne voient point... En vérité, je vous le dis... 

A la table grasse un protestant raisonnait : 
Ça n'a pas de bon sens... ce n'est pas ce qui entre 
dans le corps qui salit l'âme. 

— Vous le prétendez, 'répondit Boiseriot, mais 
)ut le monde n'est pas de votre bord... 

— Non! continua un autre catholique; on est 
chrétien ou on ne l'est pas... Nous avons des prêtres 
pour nous mener, il n'y a qu'à suivre... Il y a des 
gens qui vivent comme des bêtes... 

Le protestant haussa les épaules et se coupa un 
morceau de lard ; lui ne croyait plus à grand'chose 
et ces discussions lui paraissaient fort sottes... Mais 
de la table des Dissidents, la riposte vint, tout 
droit. 

C'est ça!... Il n'y a qu'à suivre le berger... tant 
pis si l'on va sur un mauvais pacage!... Qui c'est 
qui vit comme des bêtes? 



70 NP'iNr:. 

Tout de suite, ils se regardèrent avec des yeux 
de haine, les vieux comme les jeunes. 

Le repas s'achevait dans le tumulte. Le Dissident 
qui avait parlé criait à Boiseriot et à son cama- 
rade : 

— Sortons-nous? 

Les femmes étaient accourues et se tenaient, trem- 
blantes, à l'entrée de la grange. Heureusement per- 
sonne n'était ivre et l'on n'échangeait encore que 
des paroles. 

Cuirassier était un des plus calmes. H disait : 

— Le Salutiste a raison... il tient dur pour son idée. 
Chacun est libre... S'il veut boire de l'eau, lui... 
Le vin est bon et mauvais : il chaulTe un homme 
puis il le brûle... Il dit qu'il ne veut pas s'empoi- 
sonner : je suis de son goût i 

Parlant de la sorte, il avalait sans s'en apercevoir 
de nombreuses rasades et il s'énervait peu à peu. 

Madeleine avait les yeux sur lui, mais elle n'osait 
pas l'avertir devant tous ces gens. Elle avait aussi 
les yeux sur Michel qu'elle savait entêté et très j 
orgueilleux, très âpre dans ces discussions. Il ne 
disait rien parce qu'on était chez lui, mais il était 
pâle et ses mâchoires se serraient. 

— Ils se battront, oui! disait la vieille. 

Et comme elle avait vu d'autres scènes de ce 
genre, elle s'avançait entre les deux tables, criant à 
l'un et à l'autre : 

— Tais-toi 1 Tu es fou!... Mange donc... et puis 
bois! 

A son bout de table, les yeux flambants, Samuel 



NÊNE. 77 

prêchait toujours; il s'était levé pour mieux se faire 
entendre et il jetait l'anathème à toute volée, au 
hasard, mêlant tout, parlant de Talcool et du sang 
de Christ, de Babylone et des bouilleurs de cru. 

La vieille lui rabattait les mains. 

— Tais-toi! Tu es plus fou que les autres, en- 
tends-tu ? 

Mais rien ne l'arrêtait et Gédéon qui, d'abord, 
avait ri aux larmes en garçon qui se moquait de 
tout cela, Gédéon se fâchait et menaçait le prêcheur 
de lui fermer le bec d'un coup de poing : ne venait- 
il pas de le montrer du doigt, lui et aussi Tiennette, 
en parlant de la mauvaise tenue de la jeunesse ! 

Cependant, le mécanicien, voyant la tournure que 
prenaient les choses, était sorti précipitamment. Un 
coup de sifflet impérieux troua le vacarme. 

Ils sortirent tous, subitement calmés et suivirent 
la machine au Gros Châtaignier. 

Dans la petite aire des Daru, à l'abri des bâti- 
ments, la chaleur devint vite intolérable. On ne sen- 
tait aucun souffle de vent; la poussière très épaisse 
dormait sur les hommes; Samuel qui recevait le 
grain derrière la vanneuse avait disparu, enveloppé 
dans un nuage roux. 

Un des donneurs de gerbes, un grand garçon 
mince, avait fléchi; il avait fallu l'emmener à l'om- 
bre et les engreneurs au repos lui jetaient de l'eau 
sur la figure. 

Le travail était devenu lent et silencieux ; seul cet 
enragé de porte-paille chantait encore. 



78 NÊNE. 

Alors Daru lit le tour de l'aire avec une brassée de 
bouteilles, criant : 

— Allons, les gars! au muscadet ! 
Derrière lui, les femmes vinrent, chargées elles 

aussi. Daru disait : 

— Goûtez ça; c'est pas du vin de marchand... 
c'est mon beau-frère de Vendée qui me le fournit... 
Seulement, méfiez-vous : il est traître. 

Les hommes, abrutis de chaleur, avalaient comme 
de la piquette ce petit vin si gai. Daru pris d'inquié- 
tude, appela ses femmes. 

— Assez! allez-vous en!... ils ne flairaient pas 
le travail. 

Les femmes s'en allèrent, remportant leurs bou- 
teilles à demi vidées. Elles passèrent dans la grange 
où Cuisinier et Boiseriot venaient de s'étendre sur 
la terre fraîche, haletants, la figure noire. Boiseriot 
goûta au muscadet. 

— Tiens, fit-il, ça coule, ça! 
Les femmes leur laissèrent un litre non entamé. 

Cuirassier, ayant bu, fit claquer sa langue. 

— Oui !... ça remet, nom de d'ia ! 
Il avait la tête chaude et il riait d'aise, le litre 

en main, tout de suite reposé. 

— Nom de d'ia, Boiseriot ! Samuel est un triste ] 
menteur : le vin vaut mieux que l'eau... J'ai bonne " 
envie de finir la bouteille. 

L'autre le regardait de côte avec ses yeux rusés. \ 

— Finir la bouteille!... Tu n'es pas de force : ça 
t'assommerait. 



NÊNE. 7î) 

Cuirassier n'eut pas d'hésitation : devant ce ca- 
tholique il ne voulait pas en avoir le démenti. 

— Allons donc! fil-il dédaigneusement; je ne 
suis plus un drôle... J'en boirais dix litres... comme 
ça, tenez ! 

Il s'étendit complètement sur le dos et, de hau(, 
lentement, se vida la bouteille dans la bouche. 

— Ouf! c'est passé... avez-vous vu? 

Boiseriot était debout; on les appelait déjà à la 
vanneuse. Ils reprirent leurs postes. 

Autour d'eux le bruit avait recommencé. Les por- 
te-paille ululaient avec des accents farouches. 
D'autres s'interpellaient d'une voix âpre. Le trieur 
d'épis et le leveur de balles, deux hommes d'âge, 
se disputaient : cela avait commencé à propos de 
religion et maintenant ils se reprochaient des cho- 
ses anciennes. Ils s'injuraient avec violence et ils 
se seraient empoignés s'ils en avaient eu le temps. 

Sur la table à engrener, Cuirassier brassait les 
gerbes avec vivacité. L'ivresse commençait à lui 
brouiller les idées. Il avait jeté son chapeau; le 
soleil lui tapait droit surlateteet achevait de l'étour- 
dir. 

— îlap I 

La vanneuse se tut, étranglée. Il venait de jeter 
deux gerbes à la fois, deux gerbes mal démêlées. 

Des moqueries fusèrent. Les dresseurs de pailler 
crièrent : 

— Hou ! lïou ! les engreneurs ! 

Cuirassier, occupé à dégager le batteur, se redres- 
sa en jurant, prêt à la querelle. Ce que voyant les 



80 NHNE. 

autres redoublèrent., bramant entre leurs mains 
jointes : 

— C'est le grand ! Hou ! Hou ! 
Ils étaient là-haut quatre catholiques qui Ten- 

geignaient disant : 

— Cuirassier, tu perds ta ceinture !.. Cuirassier, 
on t'appelle à la cuisine !... Tu conviendrais à mou- 
cher les drôles... 

Boiseriot riait en arrachant les dernières poignées 
de paille. Enfin le batteur reprit à tourner. 

Cuirassier élait blanc de colère. Il venait d'en- 
tendre dire près de la vanneuse : 

— Le petit engrène mieux! 
et dans son ivresse commençante, ces paroles pro- 
noncées à voix posée lui avaient été encore plus cui- 
santes que les moqueries des diesseurs de pailler. 

— Ce n'est pas mon idée; le grand a de l'avan- 
tage et pousse plus de paille. 

Autour de la vanneuse, maintenant, on discutait 
leur travail. Et, de proche en proche, la discussion 
animait tout le monde; la vieille querelle renaissait, 
les catholiques tenant pour Boiseriot et les Dissidents, 
pour Cuirassier. 

Eux, entendant cela, ne se regardaient plus. Pen- 
chés sur la table ils faisaient une besogne terrible. 
Boiseriot était le plus adroit; il jetait ses mains en 
avant avec la promptitude d'un chat. Chacun de ses 
gestes portait, poussait Ja paille juste assez pour 
qu'elle fût happée par la muchine... Et il ne suait" 
même pas, il n'avait pas Tair de se douter de W 



NÊNE. 81 

la chaleur a\ec son chapeau enfoncé sur ses 
oreilles. 

Cuirassier travaillait comme il se scrnit ballu. 
Une rage le tenait, la rage des soirs d'ivresse. Le 
sang lui avait sauté à la tète, chassant toutes ses 
idées ordinaires qui étaient douces et sensées. Les 
mâchoires serrées, les yeux larges, il tremblait 
d'une colère folle, colère contre Boiseriot, contre les 
catholiques, contre la vanneuse, contre la paille, 
contre tout! Lançant le torse, il balayait furieuse- 
ment la table. 

— « C'est le petit qui engrène le mieux! »... Bon 
Diou, je vais leur faire voir!... Mauvaise engeance! 

il cria : 

— Amenez! Amenez de la paille! 

Les coupeurs de liens lui poussèrent des gerbes, 
t lui, de toute sa force, lança ses grands bras... 

— Hââ! 
W y eut un craquement d"os brisés. Le mécanicien 

vait bondi au levier de mise en marche et s'y cram- 
onnait, les yeux fous. Et tous, ceux qui chantaient 
t ceux qui se disputaient, ceux du pailleis ceux des 
chelles, ceux du tas de gerbes, tous s'étaient immo- 
ilisés, les mains hautes, un cri de terreur arrêté 
ans la gorge. 

Sur la table à engrener, Cuirassier gisait la face 
m avant : la vanneuse venait de lui manger un bras. 



S:> yÊ^K. 



On l'avait transporté à l'hùpilal et l'on avait coupé 
tout ce que Ja vanneuse avait laissé à son épaule 
droite. 

Quand il était revenu à lui, il avait dit aux mé- 
decins : 

— Vous auriez mieux fait de m'achever... Si vous 
croyez que je vais vivre comme ça! 

Et, trois jours durant, il leur avait mené une belle 
danse, criant sans désemparer et d'une voix fa- 
rouche : 

— Je me ferai périr... je me ferai péiir! 
Mais ces mauvaises idées s'en étaient allées avec] 

la fièvre; maintenant il était un malade très patien^ 
et très doux, qui ne guérissait pas vite, parexemple, 
à cause de sa grande tristesse. 

Presque tout son sang était parti par l'affreusëj 
blessure. Il demeurait aussi blanc que ses draps et, 
quand il levait la tête, ses yeux bleus chaviraient de 
faiblesse dans les orbites. 

Sa mère était venue le voir, de même que sa sœu? 
Fridoline et Rivard de la Combe, son patron. Mais 
ces premières visites l'avaient exténué et les méde- 
cins avaient consigné tout le monde à la porte. 
Pourtant, le deuxième samedi, on laissa passer Ma 
deleine, et une infirmière la conduisit par de longfj 
couloirs d'une nuditjé blanche qui glaçait le cœur 



Nr:NE. 83 

Madeleine assourdissail son pas derrière l'infinnière 
silencieuse et elle murmurait : 

— C'est la maison de la mort... Pauvre grand, 
comme je te voudrais hors d'ici ! 

Quand l'infirmicre l'eut introduite dans la cham- 
bre du malade, elle se sentit défaillante. Lui, vive- 
ment, avait tiré le drap pour cacher son épaule 
mutilée et, dans son visage sans couleur, ses yeux 
s'efforçaient de sourire. 

Elle l'embrassa et ils se regardèrent une minute 
en silence. Et puis, tout de même, pour ne pas lais- 
ser toute puissance à son émotion, elle se raidit et 
parla. 

— Je te trouve bonne mine, malgré tout... Tu vas 
être bientôt guéri. Cuirassier... 

Il répondit bien doucement : 

— xMa sœur, appelle-moi Jean... J'ai porté depuis 
ma petite jeunesse un sobriquet d'orgueil parce que 
j'étais fort; mais, maintenant, ma force est partie et 
ne reviendra jamais. Je ne me plains pas ; c'est ma 
faute. 

— Eh non! vois-tu, ce n'est pas ta faute.. Ce qui 
doit arriver arrive... c'est longtemps à l'avance que 
les choses sont dites. 

— Oui... tu es bonne, toi; tu es la meilleure... 
Si tu étais ici, je guérirais plus vite. 

De sa main gauche qui était devenue toute maigre 
et blanche, il avait pris une de ses mains à elle et il 
jouait avec ses doigts. 

Un peu de sang vint à ses joues; il eut l'air de 
chercher ses paroles pour quelque demande très osée. 



84 NÊNE. 

— Madeleine, je veux te dire quelque chose... Je 
t'attendais en grande impatience et je suis content 
que tu sois venue précisément aujourd'hui... J'ai des 
idées que je ne veux pas dire à une autre que toi... 
Madeleine, à Ghantepie, il y a une fille que depuis 
longtemps j'aime d'amour... 

— Violette la tailleuse?... Croyais-tu donc que je 
ne le savais pas? 

— Oui; Violette... une grande avec des yeux tout 
à l'envers des tiens... 

Madeleine fit mine de rire : 

— Une belle fille, allons! Pas la peine de dire 
comment elle est : je la connais. Je l'ai vue, il y au- 
ra demain tout juste deux ans, à l'assemblée de 
Ghantepie. 

Il redevint triste. 

— 11 y aura deux ans demain comme tu dis..] 
que je lui ai parlé pour la première fois. Je devais 
y aller encore cette année, à l'assemblée de Glian-j 
tepie... et elle devait m'attendie. Elle m'aime beau- 
coup et elle se fait à présent du chagrin à cause de 
moi... Madeleine, je yeux qu'elle sache combien j'ai 
pensé à elle sur ce lit de misère. 

— G'est que je ne pourrai pas y aller, moi, 
Ghantepie... à cause des petits qui sont à la maison] 

— J'y «ai pensé... J'ai demandé du papier à l'in- 
firmière, bien poliment, et elle m'en a donné... tiens! 

Il chercha sous son traversin et tendit à Madeleine 
un crayon avec une enveloppe froissée. 

— Je t'en prie, marque-lui qu'elle ne se chagrine 



NÊNE. 85 

pas.,, que de la savoir tranquille et de bel espoir 
me sera un baume. 

Madeleine avait pris le crayon, mais ses yeux se 
détournaient pour que son frère ne vit point la pitié 
qui venait d'y monter. 

Le malheureux! comme il aimait cette fille ca- 
tholique que Madeleine et sa mère tenaient en mé- 
fiance ! 

Elle ne devait point se chagriner si fort! Elle 
ne s'était pas encore informée de lui et la nouvelle 
n'était point venue qu'elle fût émue par le malheur 
de son promis. 

Sans doute n'était-ce pas assez de cette blessure, 
sans doute n'était-ce pas assez de la misère contre 
laquelle il allait maintenant toute sa vie se débattre. . . 
sans doute lui faudrait-il porter un cœur dolent! 
Comme il était difficile de vivre î 

— Mon pauvre grand, tu ne devrais pas te fa- 
iiguer à songer de la sorte... Dans quelques jours... 
Quand tu seras plus fort.... 

Mais lui, avec des yeux suppliants : 

— Non, Madeleine!... tout de suite, je t'en prie... 
ilcris ici, tiens, sur ce plateau... que je voie ta main 
courir. 

Elle installa sa feuille comme il le désirait et 
commença, lui soumettant chaque phrase : 

« Ma chère Violette, 

« Je ne t'écris pas de ma main à cause du 
nalheur qui m'est arrivé. Je te fais marquer ces 



86 NÊNE. 

mots par une personne sérieuse, avec qui Ton u a 
pas à craindre les bavardages. 

« Violette, j'ai beaucoup souffert, mais je l'ai tou- 
jours eue devant les yeux, même au plus fort du 
mal... » 

— Dis-lui que je compte bien me marier avec 
elle bientôt. L'assurance me fera une rente — le 
médecin me l'a dit — et, dès que je serai guéri 
j'aurai une place du gouvernement. 

— Ah! tant mieux! dit Madeleine; j'en suis bien 
contente. Alors je mets : « Je pense que nous pour 
rons facilement monter notre ménage avec la paye 
que... » 

— Non... non... pas cela ! Je ne veux pas que l 
le dises... Mets seulement que mes idées n'ont pa 
changé. 

Elle écrivit donc : 

« Mes intentions devers toi sont les mômes, ca 
mon cœur ne changera jamais. Si tu le veux, nou 
nous marierons vitement... » 

Et tout de même elle ajouta : 

« ...dès que je serai en force de gagner ma vie 
et la tienne, ce qui sera bientôt, tu peux l'espérer. » 

Puis ils terminèrent ainsi : 

« Ma chère Violette, je ne veux pas que tu sois 
triste à cause de moi. C'est demain l'assemblée de 
Chantepie : je te prie de sortir comme à l'habitude*' 
Si je savais que tu ris avec les autres filles de toû 
âge, je serais bien content. 

« Ma chère Violette, tu peux m 'écrire, au nom de 
Jean Ciarandeau, à l'hôpital. Je t embrasse comme 



je l'ai embrassée la première l'ois, il y aura deux 
ans demain, le jour de l'assemblée de chez loi. Et 
c'est moi qui signe. » 

Il prit le crayon et, péniblement, s'arrélant à cha- 
que lettre, il traça son nom. Puis sa tête retomba 
sur l'oreiller, plus pâle. 

Madeleine écrivait l'adresse : 

« A Mademoiselle, 

« Mademoiselle Violette Ouvrard, » 
ft couturière à Chanlepie. » 

— Mets « personnelle » pour que le facteur ne la 
donne pas à une autre qu'elle. . 1 C'est cela . . . merci ! . . . 
Maintenant n'oublie pas de la mettre à la boîte tout 
de suite... Je suis bien content que tu soies venue 
aujourd'hui ! 

L'infirmière avait entrebâillé la poite : 

— On parle trop ici; c'est assez pour aujourd'hui. 

— Yous avez raison, dit Madeleine, je m'en vais; 
je reviendrai. 

Comme elle sortait, il cria encore, dans un sou- 
lèvement de tout son être : 

— N'oublie pas surtout!... dès que tu seras sor- 
tie... 

Madeleine, tout de suite, jeta la pauvre lettre à la 
boîte et elle arriva bien à Chantepie le dim inche 
malin, comme il le lallalL 



NÊNE. 



Violette cousait dans la maison de sa mère. Elle 
se préparait un corsage pour l'assemblée et le mo- 
dèle était devant elle, sur un catalogue venu de 
Paris. 

La mode des villes, cette année, était de montrer 
ses épaules et surtout sa gorge ; et Violette essayait 
de la l'aire suivre au bourg de Chantepie où il y avait 
des filles très roquettes. 

Elle avait choisi pour elle-même un modèle auda- 
cieux, échancré en pointe jusqu'aux seins. 

Elle hésitait cependant à tailler aussi hardiment 
dans l'étoffe. 

Le facteur ouvrit la porte : 

— Mademoiselle Violette!... « personnelle »... 
c'est une lettre de galant, ma jolie fille. 

Elle ne répondit rien, se contenta de regarder 
cette adresse bizarre, écrite au crayon, d'une main 
inconnue. 

Le facteur parti, elle déchira l'enveloppe. Aux 
premières lignes, dans ses yeux jeunes, une pitié 
passa pour ce garçon si beau dont l'amour l'avait 
fïaltée et qui, maintenant, était abîmé pour toujours. 

Mais ce fut très bref; sous la lèvre rouge, une 
dent brilla, aiguë. Si elle sortirait! Si elle irait à 
l'assemblée avec les autres! Non, vraiment, il était 
trop bote... cela devenait risible. 



NÊNP:. 89 

Elle secoua sa tête brune hérissée de papillotes et 
murmura : 

— Un de perdu .. m'en faut trouver deux autres. 

Et, comme à vingt ans elle avait déjà l'expérience 
des hommes, comme elle connaissait l'appât dont 
ils sont friands, elle se pencha sur le corsage faufilé 
et, en deux coups de ciseaux, elle ouvrit un V plus 
grand que celui du catalogue. 



Aux Moulincttes, le malheur arrivé le jour de la 
batterie avait jeté de la tristesse sur tout le monde. 
Lorsque Madeleine donnait des nouvelles aux gens 
de l'endroit et aux voisins venus pour savoir, une 
grande commisération se devinait aux paroles 
échangées. 

Boiseriot lui-même pâlissait à ces moments-là et, 
lui qui avait vu, ne consentait pas volontiers à ra- 
conter l'accident. Mais il était trop mauvais pour 
que son cœur fût net; sa pitié n'était qu'un peloton 
de fil accroché à toutes les pointes d'un buisson 
d'épines. Peut-être éprouvait-il un vague remords 
ou, plutôt, la crainte d'avoir commis un péché trop 
grave qu'aucune pénitence n'eft'acerait ; en tous les 
cas, cela se mêlait à une vilaine joie de vengeance 
satisi'aite. 



00 xXÉNE. 

Le médecin eiilrelenait toujours l'espoir du blessé 
touchant la prime de la Compagnie d'assurances et la 
place qu'on lui donnerait après sa guérison. 

Madeleine croyait ces promesses prêtes à se réa- 
liser et l'annonçait bonnement. Mais Michel redres- 
sait ses dires — avec prudence pour ne pas l'at- 
trister avant l'heure. 

— Il a bu tout un litre avant de monter sur la 
machine... c'est connu... et on partira de ça... 
Quant à la place du gouvernement... 

11 faisait un geste vague, ne voulant pas parler 
devant Boisei'iot qui, ami des curés, ne votait pas 
avec lui dans les élections. 

Madeleine l'écoutait, surprise de cette douceur 
qui ne lui était pas habituelle. Elle sentait confu- 
sément qu'il parlait de la sorte pour ne pas heurter 
son chagrin et elle lui en savait gré. 

Elle lui savait gré aussi de sa complaisance, de 
son empressement à lui faciliter ses voyages à la 
ville. Il lui avait dit : — Toutes les fois que votre 
désir sera d'aller voir votre frère, allez-y et ne 
prenez aucun soin du reste. 

Michel n'était plus le jeune patron fantasque aux 
yeux inquiets et durs. Sa véhémence s'était tout à 
fait assourdie et il parlait comme un bon camarade 
d'esprit sensé et d'humeur égale. 

Madeleine l'aimait mieux de la sorte. Et, malgré 
les paroles dites qu'elle n'oubliait pas, un espoir 
calme vivait encore en elle : c'était sur son cœur 
comme un \ent tiède et lent après une bourrasque 
saccageuse. Plus tard — qui pouvait bavoir? — 



NÊNK. ÎH 

cette chose à laquelle il ne fallait pas penser pour le 
moment, viendrait peut-être petit à petit. 

Elle se disait : 

— J'ai failli m'en aller cepend<mt ; j'ai failli faire 
la mauvaise tête... Si j'étais partie de la sorte, tout 
de suite, sans réflexion, qu'est-ce que je serais 
devenue? Qu'est-ce que je ferais sans Lalie et sans 
Jo? Bien sûr, je ne m'accoutumerais pas loin d'eux ! 

Pour ceux-ci en effet sa tendresse devenait d'une 
vigilance merveilleuse. 

Elle aimait sa mère, ses sœurs, iviicliel... elle était 
toute bouleversée par le malheur de son frère... et 
d'autre part il y avait des gens qu'elle détestait ou 
qu'elle tenait en défiance ; bien des images douces 
ou tristes lui venaient dans l'idée, mais elles pas- 
saient toutes, se suivant l'une l'autre comme des 
voyageurs dans une auberge. Pour Lalie et pour Jo 
la table était toujours servie ! Ils avaient la place 
capitonnée et douillette, la place de choix bourrée 
de fine laine et ils n'en sortaient point.] 

Elle-même s'en étonnait. 

— Chétifs, vous me donnez bien de la peine et 
pourtant vous êtes rois. 

Qu'elle fût à la maison avec eux, ou qu'elle fût 
au lavoir, ou qu'elle fût à la chapelle, toujours son 
esprit était, pour eux, en travail de nouveauté. 

— Je mettrai à Lalie un ruban bleu... Elle est 
blanche, elle grandit trop; je lui ferai de l'eau 
rouillée pour lui donner de la force. Jo est content 
quand il me tape sur la tète. Je puis jouer avec lui 



02 NÊNE. 

un quart d'heure tous les matins... je n'ai qu'à me 
lever plus tôt. 

Elle les voulait aussi lieureux que s'ils avaient 
eu leur mère. Sa tendresse la rendait adroite et in- 
ventive. Elle, qui ne savait tricoter qu'aux broches, 
avait appris un point de crochet et leur avait fait à 
chacun, pour l'hiver, un joli manteau de laine 
bleue. 

Le dimanche, elle habillait la poupée de Lalie et 
faisait au petit des fouets d'écorce tressée ou des 
chaises de jonc. 

Et puis, à Lalie, elle apprenait les prières et le 
nom des jours et le compte des doigts. 

La fillette ne la quittait pas plus que son ombre. 
Quant à Jo, il faisait aussi ce qu'il pouvait pour la 
suivre ; elle le semait par la cour ou dans le jardin, 
mais il la rattrapait à la maison et sautait à ses 
jupes en criant pour lui faire peur. 

11 s'était mis un peu tard à parler. Il voulait tout 
dire à la fois et s'embarrassait aux mots difficiles, 
avec de grands éclats de rire ou des trépignements 
de colère, selon le cas. 

Il disait « papa » et « Lalie », mais « Madeleine » 
était trop long pour lui et il n'essayait pas. Tout de 
même, un jour, il se mit à crier : Nêne... Nene... 
Kône ! 

Madeleine le souleva jusqu'à son visage en un 
élan de joie. Et puis, tout de suite, une idée vint, 
cruelle, chassant le sang de son cœur. Nêne! c'était 
bien l'abrévialioh de son nom, mais c'était aussi 



NÊNE. 95 

l'abréviation d'un autre nom qu'elle n'avait pas le 
droit de prendre. 

A Chantepie, comme à Saint-Ambroise, comme 
dans les autres pays, on disait « Nene » pour mar- 
raine; c'était un mot très courant, employé par les 
grandes personnes comme par les entants. 

Sa « JNêne », à ce petit, c'était Georgette, cette 
belle-sœur de Michel, dont on ne parlait pas dans la 
maison, celle dont Madeleine avait pris la place. 

— Nêne!...Nôneî... 

Ce nom remuait Madeleine comme l'autre nom 
qui était trop beau et défendu. Elle éprouvait à l'en- 
tendre le môme frisson de joie coupable... et elle 
serrait l'enfant sur sa poitrine avec emportement. 

— Je ne sais pas, mon Jo, si c'est bien honnête 
de te laisser dire. 

Le soir même, elle parla au vieux Corbicr, n'osant 
s'adresser à Michel. 

— J'ai une chose sur le cœur... c'est à cause du 
petit... Il m'appelle Nêne, ce mignon... Je ne sais 
pas si cela vous conviendra, ni si cela conviendra à 
son père... Si ce n'était pas à votre gré, je pourrais 
peut-être bien lui faire dire mon nom d'une autre 
manière. 

Dans l'ombre où elle parlait, le vieux ne voyait 
pas son visage anxieux et ses yeux pleins de larmes; 
mais il sentait le tremblement de sa voix, et il 
répondit charitablement : 

— Tu t'émeus pour peu de chose, ma pauvre fille. 
Qu'importe que tu sois « Nene » ou « Madeleine? » 
Si tu es bonne pour lui c'est l'essentiel, et il te re- 



9i 



NENE. 



coimailra plus lard comme ayant tenu la place de 
celles qui manquent. 

— Cela, c'est mon grand désir. . . et je ne demande 
pas autre chose ! dit-elle en se sauvant. 

A partir de ce moment, elle fut Nêne pour Jo et 
aussi pour Lalie. 

Tout au long des jours, ce nom revenait et, par 
lui, une douceur flottait par la maison. Aux lèvres 
gazouilleuses, il prenait la fragilité caressante d'un 
cri d'oiseau. Il était pour la joie et il était pour la 
peine ; il était le recours suprême, l'appel au pro- 
tecteur infiniment fort et infiniment bon. 

Michel n'avail fait aucune remontrance et il lui 
arrivait, à lui aussi, de dire, quand Lalie l'impor- 
tunait de ses questions : 

— Je n'ai pas le temps... Demande à Néne. 

A cause de cela, Madeleine lui pardonnait tout à 
fait ses duretés passées. 

Elle se sentait regardée autrement qu'une ser- 
vante, elle, l'humble fille habituée à louer ses bras 
ici ou là, au hasard du besoin, chez les remueurs 
de terre. Elle était devenue, par grâce des enfants, 
l'âme active de la maison, celle qui veille et qui 
rassemble. 

Michel ne songeait plus à protester. Si l'image de 
Marguerite était toujours en lui, vivante et non 
vaincue, une autre y marquait aussi sa trace, chaque 
jour un peu plus. Et il se sentait pris lentement, 
avec une autorité douce et sûre. 

Le temps d'hiver était venu avec ses longues veil- 
lées faiblement occupées. Boiseriot se couchait tut 



M": m:. ic. 

cl Gédéoti cOLirail les réunions de jeunesse dans les 
villages des alentours. 

Le père Corbier s'endornianl dans son fauteuil 
aussitôt la soupe mangée, Michel restait seul à veil- 
ler près de sa servante. 

Mais son bouillonnement de force s'était apaisé 
et les mauvaises chimères ne l'assiégeaient plus. 
C'était avec calme qu'il regardait Madeleine, assise à 
coudre sous la lampe, la nuque blonde en plein 
dans la lumière. 

Parfois elle filait, après avoir baissé fa lampe, par 
économie. Ils ne parlaient guère; seul ronflait le 
fuseau agile. De temps en temps, Madeleine se le- 
vait et s'approchait du berceau sur la pointe des 
pieds. Et puis, tout de suite, le fuseau recommençait 
sa danse. Vrtt!... Vrttî 

Michel, attendri, remuait des idées lentes. 

— Celle-ci file... Les femmes d'aujourd'hui, ser- 
vantes ou patronnes, ne trouvent plus de temps pour 
cette besogne... C'est peut-être une mauvaise excuse. 
La vaillance est plus rare qu'autrefois... mon père 
le dit et tous les anciens... C'est pour eux une façon 
de triompher des jeunes... oui, mais ils ont peut- 
être raison quand même. Une femme diligente, 
c'est beaucoup dans une maison; c'est tout dans la 
mienne... C'est comme une aivée du printemps sur 
un pré sec. Si le désordre avait continué, mes en- 
fants, avant longtemps, auraient été à la charité... 
Je dois penser à eux... Ils sont à l'abri comme des 
petits poulets dans un chauffe- pied s... Il faut que 
cela dure... La vie n'est pas toute en jeunesse. J'ai 



96 NÊNE. 

trente ans passés; c'est Tâge de raison. Si je me 
décidais, ce ne serait certes pas comme la première 
fois... J'avais vingt-quatre ans, le monde brillait 
comme une chapelle illn ruinée... Toutes les chan- 
delles sont éteintes!... Il faut quand môme suivre 
son chemin. On ne se cliauffe pas toujours les mains 
à une flambée de genêt... un peu de braise fait pas- 
ser la veillée... Si je me décidais, je ferais une chose 
juste et bien sensée. 



A Noël, Boiseriot se confessa, il alla au curé de 
St-Ambroise qui était connu pour mener la lutte 
contre les Dissidents. Après les peccadilles ordi- 
naires, il arriva bien aux maîtresses pièces; mais, 
par prudence, il sortit tout le lot d'un coup, très 
vite, sans déballer complètement. Et le prêtre ne se 
montra pas trop curieux. 

Ce n'était pas un méchant homme ce prêtre, mais 
son zèle était grand et grande sa hâte de ramener 
au bercail tous ces Dissidents qui n'étaient, après 
tout, que de très belles brebis égarées. 

Le pénitent qui s'accusait de désirer une Dissi 
dente en mariage — car il disait bien ^c en ma- 
riage » — ne lui paraissait point si coupable. Cela 



NÈNE. 'J7 

ferait peut-être une de gagnée, une que l'on bapti- 
serait en grande pompe, un dimanche du mois de 
Marie. Quant à s'être un peu querellé le jour d'une 
batterie pour la gloire de l'Église et quant à avoir, 
en cette occasion, souhaité malaise à un des médi- 
sants, c'était le fait d'un homme violent certes, mais 
dont la foi était belle et exemplaire. 

Boiseriot sortit du confessionnal tout à fait en 
règle et, joyeux comme un communiant, il s'en 
retourna aux Moulinettes. 

Justement, ce jour-là, Madeleine était allée, elle 
aussi, à St-Ambroise. Elle en avait rapporté pour 
Lalie et pour Jo deux oranges et une livre de miche. 
En entrant, Boiseriot vit, sur la table, le panier 
encore ouvert; et il eut la hardiesse de serrer Made- 
leine dans un coin du corridor : 

— ^ Bête! garde.au moins tes sous! Quand tu 
auras payé à ses dr^^les un boisseau de pommes 
d'orange et un plein bissac de fouace, penses-tu qu'il 
fera de toi la vraie patronne aux yeux des gens?... 
Écoute-moi, si tu voulais... 

Il ne put aller plus loin, car elle le poussa dehors. 

Mais il revint à la charge les jours suivants. Il 
trouvait moyen de l'accointer dans la grange, dans 
le quéreux, même dans la maison; et, plus d'une 
fois, elle se réjouit d'être assez forte pour ne rien 
craindre d'un pauvre gars comme lui. 

Tîn dimanche de janvier, il la rejoignit sur la 
route de St-x4mbroise et il se mit à maicher à côté 
d'elle. La route était droite et l'on voyait beaucoup 
de gens qui s'en allaient à la messe ou au chapelet. 



08 NÊNE. 

Elle n'osa pas l'avircr hors de son chemin et elle 
fut obligée d'entendre des paroles abominables et 
des menaces. Elle céderait ou il ameuterait contre 
elle toute la jeunesse du pays... et qui la défendrait 
maintenant que son frère était estropié?... 

Aussitôt qu'il n'y eut personne en vue, elle le 
chassa à coups de pierres. 

Alors, à partir de ce jour, il prépara sa vengeance. 

Il lui sembla que Gédéon serait un outil parfait 
pour cette mauvaise besogne et il se mit à le pré- 
parer, à le fourbir, à l'affûter comme une serpe 
d'élagueur. 

Le jeune homme, comme lui-même d'ailleurs, 
était gagé jusqu'au premier mars. Son marché, à 
lui Boiseriot, était conclu pour une nouvelle période, 
mais Gédéon n'avait pas pu s'entendre encore avec 
le patron et il était à croire qu'il sortirait dans 
quelques semaines. Il demandait vingt écus d'aug- 
mentation et Michel n'était pas disposé à lui accorder 
tant que cela. Gédéon n'était ni très adroit ni, sur 
tout, très docile. Il tenait bien compte des comman-J 
déments qu'on lui faisait, mais jamais tout de suite, 
et son premier mouvement était de les prendre à 
rebours. De plus, sans être paresseux, il perdait du 
temps sur son chemin, sa jeunesse trouvant amuse- 
ment partout. 

Boiseriot commença donc à l'échauffer contre Mi- 
chel. Il s'y prit de loin pour que l'autre ne le vit 
pas venir. 

Les jours où le patron grommelait à cause d'un 
travail mal fait, il disait au jeune valet : 



NÊNE. 99 

— Qu'il le lasse donc, lui,., il verra si c'est facile! 
Ou Lien : 

— Tu n'en as pas encore assez? moi, je n'ai 
jamais supporté de reproches à cause de mon tra- 
vail... Vous n'êtes pas content? Bonsoir! A ta place, 
c'est moi qui filerais, une fois mon temps fait! ! 

Gédéon avait entendu bien d'autres gronderies 
sans garder rancune au patron; mais, sentant le 
fouet, il jurait comme un pendu : 

— Bien sûr, Bon Diou ! que je filerai ... Et le diable 
m'emporte si je regrette jamais la maison! 

L'autre hochait la tête. 

— C'est tout de même vrai, dame, mon pauvre 
gars, qu'il t'en a fait voir! 

Quand il eut bien décidé Gédéon à partir, il parla 
de Madeleine. 

— Voici le Carême qui vient où les bêtes seront 
mieux nourries que nous. Change de cuisinière, va! 
Celle d'ici mange le lard et nous laisse les choux. 

11 faisait rire le jeune homme en parlant de cette 
grosse fille. Sans doute elle avait la poitrine si 
lourde qu'elle avait étouflé tous ses galants... 

— Tous. . . non ! je dis mal. . . Il lui en reste encore. . . 

— Qui donc? faisait le gars en se retournant sur 
son outil. 

— Ça... tu es trop jeune pour le savoir. 

Il ajoutait entre ses dents, la mine scandalisée : 

— C'est honteux!... il se passe des choses !... 
Cependant Gédéon ne s'emballait pas si vite con- 
tre Madeleine ; et il y avait à cela plus d'une raison. 



100 NÉNE. 

Quand Boiseriot osa enfin lâcher (levant lui les 
dernières paroles, il eut une révolte. 

— Non ! ce n'est pas vrai ! Vous voulez rire ! 

— On ne me l'a pas dit... Je l'ai vu : tu entends 
bien ! 

Il fallut plusieurs jours au mauvais pour le con- 
vaincre. 

Enfin, une après-midi vint, tout de même, on 
Boiseriot crut le gars fin prêt pour la besogne. 

Ils avaient eu, ce jour-là, long travail et, à cause 
d'un jeûne, bien maigre soupe. Par-dessus le marché 
Michel avait tempêté contre Gédéon pendant le 
repas. Quand les deux valets furent revenus à leur 
chantier, devant une haie d'épines qu'il s'agissait 
d'abattre, le jeune, pour se soulager, prit à musi- 
querplus fort qu'à l'habitude. 

Boiseriot le laissa aller et puis il parla à son tour. 
Rappelant toutes les choses, les gronderies du pa- 
tron, la longueur du Carême, la mauvaise conduite 
des gens de la maison, il finit par rire : 

— Ecoute... ça vaut un charivari. 

— Un charivari ? J'en suis, Bon Diou ! si vous en 
êtes ! 

Il avait dit cela, le jeune gars par bravade ; mais 
l'autre reprit tout de suite. 

— Moi, non, ce n'est pas de mon âge. 

Du coup, Gédéon, qui n'avait point l'esprit trop 
lent, se méfia. 

Boiseriot continuait à voix basse et sans lever la 
tête. 

— Moi, d'abord, je reste ici ; toi, tu t'en vas dans 



NÉNE.' 101 

une dizaine de jours... Tu n'as qu'à dire ce qui se 
passe aux autres de ton âge ; ils viendront tous avec 
toi. C'est une Ijelle occasion de s'amuser mainlenant 
que voilà finie voire saison de veillées. Quand 
j'avais dix-huit ans, j'ai été d'un grand charivari. 
C'était à Chantepie, à la porte d'un cordonnier qui 
avait fait le coucou. A dix ou douze que nous étions, 
nous faisions, tous les soirs, autour de sa maison, 
un tapage du diable avec des chaudrons, des 
seaux, des casseroles percées... Si bien qu'il a été 
obligé de s'en oller du pays. Je n'ai jamais tant ri 
de ma vie... Tout le monde était pour nous. Et 
ce serait de même ici. Des choses pareilles, on ne 
doit pas les souffrir... et c'est à la jeunesse de les 
empêcher. 
Gédéon secouait la tête. 

— Non... non... ça ne me regarde pas. Et puis, 
il y a la famille... 

— Quelle famille? Celle des Glarandeau? Elle 
est propre ! Tu ne sais donc rien î La plus jeune des 
filles qui était à la batterie. Tannée dernière... tu 
n'en as pas entendu parler?... Elle fait encore pis 
que celle d'ici, toute gamine qu'elle est... 

Gédéon qui tapait avec sa serpe sur un aubépin 
s'arrêta sec : 

— Ça, c'est une menteiie ! 

Mais l'autre qui poussait au bout, pressé d'en finir, 
ne remarqua ni le geste ni le ton de colère. 

— Une menterie! Demande-le aux gars de Saint- 
Ambroise qui l'ont suivie, il y a eu huit jours di- 
manche, dans le bois de Beaufrêne... 



102 NÊNE. 

— Qu'est-ce que vous dites Boiseriot? Répétez 
pour voir... 

Dévalant du haut de sa haine, Boiseriot ne s'ar- 
rêta point : 

— Oui, dans le bois de Beaufrône... et dimanche 
dernier encore, au même endroit, ils étaient quatre 
avec elle... Hé! Hé! qu'est-ce qui te prend, imbécile? 

Gédéon avait jeté sa serpe et sauté sur lui. 

— Mauvais bougre, je t'apprendrai à inventer 
des choses pareilles! Tiennette... ces deux diman- 
ches, après le chapelet, elle est allée s'asseoir sur 
la route de la Grand-Combe... et moi à côté d'elle, 
si tu veux le savoir... 

Boiseriot se débattait, mais le jeune gars le bouta 
dans la haie, le derrière en plein dans les épines. Le 
maintenant d'une main, de l'autre qui était gantée 
de cuir très dur, il se mit à lui froisser les côtes, 
rudement. Et il bramait avec des larmes de colère: 

— Tiens! Tiens! voilà pour tes menteries... Ah 
oui ! Tiennette était dans le bois de Beaufrêne... 
dis-le donCj sale menteur ! Ah oui ! le patron vit \ 
mal avec sa servante... qu'est-ce que cela te fait? 
Tiens, sale menteur ! H faut que je fasse le cliari- 
vari... Bon Diou, je le veux bien: ça sera sur ta | 
peau ! 

Quand ils se relevèrent, Michel était derrière eux; 
il disait : 

— Eh bien, c'est fini ? 
et puis à Boiseriot : 

— Viens-t-en à la maison ! 



NÊNE. 105 

Le valet eut un geste de rage, mais Michel reprit: 

— Marche devant moi... tout de suite! 

Et la voix était telle que Boiseriot fila par crainte 
des coups. 

Quand il eut son argent, et quand ses hardes fu- 
rent rassemblées, il sortit du quéreux aux valets 
et s'approcha de la maison. 

Voyant que Michel n'y était plus, il s'avança sur 
le seuil et il dit, les dents serrées : 

— Je m'en vais... Au revoir î... Vous m'avez 
mordu, moi je vous navrerai. 



On péchait, cette année-là, l'étang des Moulinettes. 
Le bail de l'endroit portait que la pièce d'eau serait 
vidée tous les trois ans et que le poisson serait vendu, 
part au profit du maître, part au profit du fermier, 
réserve faite de six carpes de redevance choisies 
parmi les plus grosses, comme de juste. 

Dès le Lundi Gras on avait donc ouvert les vannes. 
L'eau sortait sous une haute chaussée par unbondon 
en maçonnerie, puis elle s'en allait, par un petit 
ruisseau, s'étendre sur les prés en contre-bas. 

Le lundi soir l'eau avait encore bien peu baissé, 
mais, le mardi matin, un liséré de boue commença à 



104 NÈNE. 

paraître et les poissons qui vivaient sur les bords se 
mirent à voyager et à battre l'eau de furieux coups 
de queue. 

Enfin, le mercredi, ce fut la pèche. 

Dès la iine piquette du jour un aubergiste de Saint- 
Ambroise vint s'installer aux Moulinettes. 

Après lui les drôles des alentours ne tardèrent 
point; on en vit deux d'abord, puis deux autres, puis 
dix ; bientôt ils furent une trentaine, garçons ou filles, 
empaletoqués à la diable et le nez frais. 

Les poissons commençaient à sortir. Ils arrivaient 
dans c( la poêle », un petit réservoir peu profond et 
barré à son extrémité par un grillage assez fin. Les 
premiers qui vinrent furent les ablettes; elles arri- 
vaient vivement par bandes nombreuses et puis, une 
fois dans cette eau déjà trouble de la poêle, elles sem- 
blaient reconnaître qu'elles avaient pris un faux 
chemin et s'efforçaient de remonter par le bondon. 
Mais le courant, trop fort, les ramenait et elles se met- 
taient à circuler éperdument. Après elles, vinrent les 
gardons, puis les brèmes. Le réservoir fut merveil- \ 
leusement agité et vivant. D'innombrables petites 
lignes brunes filaient à la surface de l'eau ; de temps 
en temps une grosse brème montait du fond et se 
retournait d'un coup brusque, large et brillante 
comme un plat d'étain. 

A neuf heures on commença à pêcher. Gédéon et \ 
Alexis, le nouveau valet, avaient chacun une grande ! 
épuisette; debout sur les bords de la poêle, ils plon- 
geaient sans relâche leur filet. Derrière eux un 
homme recevait les poissons et les portait dans des 






trous pleins d'eau que l'on avait préparés pour les 
recevoir. 

Jamais la pêche n'avait été aussi belle; iMichel lui- 
même était étonné. Cela tenait sans doute à ce que 
l'on avait réussi à prendre tous les brochets lors de 
la pêche précéd(mte. 

Les drôles criaient, penchés sur le grillage de la 
poêle : 

— Il en passe! Il y en a des petits qui se sauvent! 
ou bien : 

— Hep! patron! vous n'avez pas vu? il vient d'en 
sauter deux hors du filet... Et celui-là qui est crevé 
et qui balle sur l'eau... 

Comme une belle brème échappait à Gédéon et 
retombait de l'autre côté du grillage, un gros rou- 
geaud d'une dizaine d'années se décida tout d'un 
coup, disant : 

— Attends! Je m'en vais leur faire voir! 

Avisant un panier, il releva sa culotte et ses man- 
ches et sauta dans le ruisseau. Du premier coup il 
ramena la brème et cinq ou six petites ablettes. 

— Il n'est pas trop bête, le galopiot ! dit Michel ; 
tiens, attrape! 

Il vida par-dessus le grillage le fond d'un filet, 
une douzaine d'ablettes qui tombèrent dans l'eau 
comme des étincelles de feu d'artifice. 

Alors un autre drôle se mit au jeu, puis un autre, 
puis tous ou presque. De temps en temps, Michel 
leur jetait du poisson et ils barbotaient à grands 
cris, embarrassés de leurs paniers, se battant pour 
être aux bonnes places. 



106 • NÊNE. 

Un petit, refoulé par les autres, claquait du bec, 
dans l'eau jusqu'au derrière; il allait sortir, décou- 
ragé, quand il leva une brème magnifique. 

Sautant sur le pré, il se mit à la jeter sur l'heiiie 
comme un palet. 

— Ou vas-tu la mettre? dit Michel. 

— Dans ma jabotière... J'en ai d'autres : re- 
gardez ! 

Il écarta sa chemise et montra deux ablettes et 
trois ou quatre têtes de gardons arrachées à travers 
le grillage. Il ajouta en glissant la brème sur son 
estomac : 

— C'est comme une crêpe. . . mais pas une chaude ! 
Sur la chaussée de l'étang, une femme appela : 

— Fédéri! 

Le petit en eut l'haleine coupée : 

— Que le diable î . . . M'man ! ! 

Les mères arrivaient en effet, portant des tartines, 
des blouses propres, des cravates, car les drôles s'é- 
taient sauvés en grande hâte sans prendre le temps 
de manger et de faire fine plume. 

Quand elles virent cette partie elles chantèrent 
les litanies en plein vent. Mais ce fut en vain ; les 
drôles, tant leur joie battait son plein, n'écoutèrent 
point la musique ; ils demeurèrent, décidés à ne rien 
savoir, résignés aux taloches. 

Vers onze heures, les vrais promeneurs parurent. 

Le premier fut un gros homme à figure rouge dont 
la venue ne causa aucune surprise. On l'appelait 
« la loutre ». Il courait toutes les pêches d'étangs, 



NftNE. ^07 

faisant des quatre lieues pour manger du poisson 
frais. 

Mais, véritablement, il en mangeait! Sa gourman- 
dise était merveilleuse et les gens du pays en ti- 
raient oi'gueil. 11 restait à table six heures d'affilée, 
sans parler, sans tourner la tcte, sans remuer seu- 
lement le bout des pieds, mangeant, mangeant, 
mangeant. 

Beaucoup de curieux se mettaient en dépense 
pour s'asseoir en face de lui et le voir s'escrimer. 
Les gourmands ordinaires avaient beau se relayer, 
quand on mangeait du poisson, il en fatiguait qua- 
tre et cinq équipes. 

Tout de suite, il vint près de la poêle et s'in- 
forma : 

— Les tanches ne sont pas encore sorties ? ^ 

— Non, dit Michel, mais voici les premières qui 
arrivent. 

11 dit du fond de son cœur : 

— Ah ! tant mieux ! 

Puis, sans s'attarder davantage, il s'en fut porter 
la nouvelle à l'aubergiste. 

— Vous savez, il y a des tanches... Faut que vous 
alliez voir. 

L'autre s'empressa. 

— J'y cours... mais d'abord je veux vous choisir 
une bonne place... Asseyez-vous ici, tenez, au milieu 
de la table... c'est l'endroit où Ton met le plat. Et 
puis écoutez-moi : vous savez manger, vous... cela 
encourage les autres... Je vous servirai... d'amitié... 



108 NËNE. 

VOUS comprenez? Je ne vous demanderai rien... Seu- 
lement, mangez, mangez bien ! 

— Je ferai de mon mieux, répondit-il honnête- 
ment. 

Il fut à peine installé que trois bourgadins de 
St-Ambroise prirent place en face de lui et comman- 
dèrent une friture. 

Sur la chaussée, les rangs des curieux s'épaissis- 
saient. Toute la jeunesse du pays était là. C'était 
comme la première assemblée de l'année. 

Il était venu des marchands qui avaient enlevé 
presque tout le petit poisson et les femmes des mé- 
tairies avaient dû se dépêcher pour avoir, elles aus- 
si, du fretin à bon marché. 

Michel élait seul pour vendre; il ne pesait pas, se 
contentant d'estimer à vue d'œil. Les femmes se 
pressaient autour de lui avec toutes sortes de ruses 
pour passer avant leur tour. Une vieille, la dernière 
arrivée, s'était tout de suite faufilée au premier rang 
et, comme Michel venait de prendre un lot de belles 
pièces, elle écartait les paniers des autres et offrait 
le sien, couvercle levé. 

— Ici... mets ici, câlin ! 

En haut, sur la chaussée, les jeunes se mirent à 
rire et à répéter : 

— Câlin! câlin î mets ici, câlin ! 

Michel leva la tête ; juste au-dessus de lui il y avait 
un groupe de filles, et Tune d'elles, une grande, très 
jolie, qui montrait des dents étincelantes, le regar- 
dait bravement. 

— Câlin! Câlin! 



NÊNE. 100 

Il l'ut ennuyé (Félrc mal vôtu... 

L'étang allait être complètement vidé. C'était 
maintenant une grande cuvette noire, six hectares 
de boue où ne serpentait plus qu'un ruisseau d'eau 
fangeuse. 

Les gros poissons sortaient, des carpes énormes 
qu'il fallait attraper une par une. Les deux valets 
étaient descendus dans la poôle et ils y patouillaienl, 
crottés jusqu'aux cheveux, contents tout de même 
de ce singulier travail. Les anguilles apparaissaient 
une à une à l'entrée du bondon mais elles piquaient 
tout de suite dans la vase et allez courir après! Les 
grosses, d'ailleurs, restaient sur l'étang; on en 
voyait d'énormes étendues un peu partout; il devait 
y en avoir de très vieilles que l'on avait jamais pu 
faire sortir. 

Les curieux en montraient une, pas très loin; et 
un jeune gars disait : 

— J'irais bien la chercher ! 
Comme on l'en défiait, il paria. 

— Tu n'as qu'à la prendre dit Michel ; je te la 
donne et vingt sous avec. 

11 se déshabilla donc, passa un vieux pantalon et 
s'avança dans la boue. 11 en eut vite jusqu'à la cein- 
ture et, comme il s'entêtait, excité par les rires, il 
tomba à plat, sans pouvoir se relever. Les filles l'en- 
geignaient : 

— Tourne à droite!..., à gauche!... Il est pris 
comme une mouche dans de la crème. 

Il fallut lui jeter une corde et le traîner sur la vase 
comme un tronc d'arbre. Il descendit dans le pré 



110 NÊNE. 

pour se laver au ruisseau et la jeunesse lui fit con- 
duite* 

— Un tireur de portraits ! 
Ce cri, immédiatement, ramena tout le monde. 

Un monsieur venait d'arriver à bicyclette avec une 
dame en chapeau et il installait un appareil dans le 
pré. Il visa un instant sous son rideau noir et puis il 
fit signe qu'il allait parler et tout le monde se tut. 

— Si vous voulez qu'on vous prenne... 

— Oui ! oui ! nous le voulons ! 

— Eh bien, il faut vous placer un peu... Quel- 
ques-uns là-haut, sur la chaussée, les autres dans 
le pré derrière les pêcheurs... 

Tous se groupèrent avec des trépignements d'im- 
patience; et puis ils s'immobilisèrent. Mais ce n'était 
pas bien, ainsi; le monsieur vint lui-même les placer. 

— Vous, ici... toi, petit, plus en avant... et ne 
bougez plus! 

Ils étaient trop serrés les uns contre les autres et, 
de la main, le monsieur éclaircissait les groupes, 
par gestes prompts comme il eût trié des pommes. 

— Nous n'allons pas nous y mettre, nous autres, 
dit Michel. 

— Mais si mon brave! et tels que vous êtes; je ^ 
vous en enverrai une épreuve ou deux. 

— C'est égal, cela me fait honte; nous sommes 
bien sales pour être les premiers devant tout ce joli 
monde. 

Il se retourna pour voir ceux qui étaient derrière 
lui. Ils étaient une centaine qui se fatiguaient à se 
raidir et à faire bel air.. Les mères, la tête droite. 



NRNE. 111 

cherchaient des yeux leurs drôles placés en avant. 
Les garçons donnaient le bras aux hlles. Le monsieur 
les avait appariés à sa convenance selon le costume 
ou la taille et les galants n'étaient point avec leurs 
bonnes amies; mais personne n'osait bouger, crainte 
de faire tout manquer. 

Et Michel vit, en avant des autres, à trois pas der- 
rière lui, cette belle fille qui l'avait regardé si 
drôlement tout à l'heure. Le monsieur l'avait mise 
au bras d'un garçon boulanger de St-Ambroise, 
mais elle s'était tranquillement dégagée pour se 
placer à sa fantaisie, là, bien en avant. 

Elle était grande avec des hanches serrées et une 
poitrine arrondie. Sous ses cheveux noirs son visage 
était comme du lait; mais ses yeux, surtout, étaient 
admirables, très larges et très noirs, avec de la lu- 
mière pourtant, un brasillement d'étincelles, des 
rais vils comme des scintillements d'étoiles par une 
belle nuit de gelée. 

Michel sentit que le sang bondi&sait en ses veines. 

— Je serai ici comme une tache, si près de vous, 
Mademoiselle.... Vous seriez mieux à côté d'un de 
ces gars en habit du dimanche. 

Elle répondit tout droit : 

— Je ne trouve pas.... Vous êtes au travail : on le 
verra bien ! 

Elle ajouta et ses yeux glissèrent sous ses longs 
cils : 

— Vous avez de la chance ; il vous a dit qu'il 
vous donnerait des cartes.... Moi aussi j'en voudrais 
une! 



112 NIÎNE. 

— Attention ! cria le photographe ; nous y som- 
mes? 

Elle leva les yeux et, d'un geste vif, écarta son 
châle : sa gorge parut, très blanche, sous le tulle 
clair. 

Le photographe levait la main. 

— Allons ! Je compte. . . un !.. . 

Michel n'eut que le temps de tourner la Icte. 

— ... deux ! . . . trois ! Je vous remercie ! 

Des bruits de toux s'élevèrent et des rires et des 
cris ; les drôles se prirent à gambader. 

Michel, aussitôt, fit demi-tour mais, déjà, la fille 
s'éloignait. Il eut un élan pour la rejoindre et puis 
il n'osa. 11 la suivit des yeux, souple et fine, à tra- 
vers ces gens un peu lourds, vêtus à l'ancienne mo- 
de. Quand elle fut à une vingtaine de pas, en haut 
de la pente, elle s'arrêta; son regard papillonna un 
instant puis, rencontrant le regard de Michel, il 
brilla soudain et se posa en appuyant. Tout de suite 
après, elle passa sur la chaussée et disparut. 

Alors Michel ne tarda point à s'impatienter. Il 
n'y avait plus guère d'acheteuses, deux ou trois seu- 
lement qui le harcelaient, demandant ces poissons- 
là au lieu de ceux-ci, criant qu'il les volait, qu'on 
était bien libre de marchander, peut-être ! 

— Eh oui ! eh oui ! vous êtes libres. . . et moi aussi î 
D'un geste violent, il avait rejeté les poissons qu'il 

tenait. 

— Maintenant, vous m'attendrez un petit mo- 
ment, si vous voulez.... Je m'en vais à la maison. 

Il se lava les mains et, ayant fait commandement 



NÈNE. 113 

à Gédcoii de veiller sur le poisson à sa place, il 
s'en alla. 

Sur la chaussée de l'étang et tout le long du sen- 
tier qui menait aux bâtiments, il y avait foule jo- 
yeuse; mais celle qu'il cherchait ne s'y trouvait pas. 
11 revint sur ses pas, descendit par le pré, se dirigea 
une seconde fois vers la maison. 

L'aubergiste avait dressé ses tables dans la 
grange; à l'entrée, il y avait presse. Michel s'avança 
pour regarder; mais on ne voyait là que « La Loutre » 
mangeant tranquillement ses tanches au milieu des 
gars échauffés. 11 haussa les épaules, pris de dégoût 
et vira les talons. 

Où donc était-elle? 

11 s'en revenait vers l'étang quand il la vit s'ap- 
procher toute seule, lentement, en balançant la 
taille, et si occupée par sa rêverie qu'elle eut un 
sursaut quand il parla. 

— La belle, votre galant est-il parti que vous 
vous promenez seule? 

Elle répondit : 

— Vous m'avez fait peur... Je ne vous voyais pas. 
11 ne sut que répéter : 

— Votre galant est donc parti? 

— Je n'ai pas de galant. 

— C'est dommage! 
Elle le regarda, la tête un peu penchée et ses 

/eux étaient doux comme du velours entre les cih 
'approchés. 

— ... Vous n'êtes pas de par ici? Je ne vous ai 
amais rencontrée nulle part. 

8 



114 NËNE. 

Au lieu de répondre, elle demanda : 

— Et vous, vous êtes le fils de la maison? 

— Je suis le fils de la maison... et je suis le 
patron... C'est pourquoi vous m'avez vu marchander 
avec les commères et c'est pourquoi j'ai mes sabots 
et ma cotte de tous les jours. 

Elle le regardait toujours, en jouant avec son 
châle. Il reprit : 

— J'ai parlé au photographe... il m'a répété qu'il 
tâcherait de m 'envoyer deux cartes. Et je suis con- 
tent de vous rencontrer : je voulais vous dire qu'il 
y en aura une pour vous. 

— Ce sera un souvenir... Merci! 

— Vous y avez droit. Si les cartes sont agréables 
à regarder ce sera à cause de vous. 

Elle leva un peu les épaules, ce qui fit glisser son 
châle et elle se mit à sourire. 

— Vous savez faire les compliments ! 

— Je dis ce que je pense; ce sera un cadeau à 
la plus belle et cela ne me privera pas puisque j'en 
aurai deux. Mais il faudra que je sache où voue 
demeurez et qui vous êtes... 

Elle hésita, puis elle dit : 

— Bah! Vous le saurez bien si vous voulez!.. 
Et si le photographe n'envoie qu'une carte? 

Le châle avait complètement glissé, découvran 
les belles épaules, la gorge fle urie. Une odeur trè 
capiteuse enveloppait Michel et ses oreilles boui 
donnaient comme des cloches secouées pour u 
caiillon de Pâques. 



NÈNE. 115 

— ... S'il n'en envoie qu'une, cela vous embar- 
rassera... vous en priverez-vous pour moi? 

— Gela me sera une grande douceur... Mais 
dites-moi votre nom? 

Elle se dressa tout contre lui, les yeux brillants 
d'une vive allumée : 

— J'aime mieux qu'il n'en envoie qu'une I dit- 
elle; et elle se sauva. 

De la grange, un homme appela Michel. C'était 
un jeune maçon de St-Ambroise qui avait un petit 
paiement à lui faire. Us se mirent en écot avec deux 
autres du bourg. Le maçon avait bu; il parlait très 
fort à Michel et avec beaucoup d'amitié, de leur 
temps d'école. A la fin, il jura doucement, d'un ton 
de reproche. 

— Mais Bon Dié! tu ne m'écoutes pas! 
Michel se sentit rouge. 

— C'est que... je regardais « la loutre ». 

Le maçon, dont les idées ne tenaient plus, cria : 

— Loutre! Loutriot! as-tu la gorge dérouillée? 

A la grande table, le gourmand leva, un peu sa 
face violette et répondit avec simplicité, sans orgueil 
ni malice : 

- — Ça commence... merci bien! ça petit que je 
viens de prendre a élargi la charrière... l'appétit 
me vient. 

Entendant cette nouvelle, tous s'émerveillèrent 
et Michel lui-même ne put s'empêcher de rire. 

— Ah! le loup! 

— Il en a bien avalé dix livres! 



116 ' NÊNE. 

— Dix!... dis donc quinze?... et pas une miette 
de pain ! 

Depuis quatre heures qu'il mangeait, plus de 
cent étaient venus s'asseoir autour de lui, histoire 
de prendre une queue d'ablette et de lui offrir le 
reste de la platée. 

Ils demeuraient encore une vingtaine, des jeunes 
valets et des bourgadins qui avaient la gageure 
de le faire céder ou de le faire étouffer. Ils jetaient 
toutes leurs arêtes sous la table avec les siennes 
et cela faisait un tas sous lequel ses sabots dispa- 
raissaient. 

L'aubergiste avait dit à ses cuisinières ; 

— Ménagez le beurre, mais poivrez ! 

Les gars avaient été pris à cette ruse. Ayant mis 
sur la table un quartaut de vin, ils le vidaient bel- 
lement, sans souci de la dépense, hauts en crele et 
l'œil rond, chauds du bec comme des coqs en jabotés. 

Le maçon, sans avoir fait son paiement, se mit à 
chanter avec eux et Michel sortit, ayant hâte d'être 
seul pour suivre sa pensée. 

Le soir venait; la pêche était finie. Il rentra chez 
lui» Alors seulement il songea qu'il aurait bien dû 
prévenir Madeleine pour qu'elle vînt avec les en- 
fants devant le tireur de portraits. 

Ce regret, d'ailleurs, ne le travailla pas long- 
temps. Par la fenêtre, il jeta un regard sur les gens| 
qui s'en allaient vers St-Ambroise ou Chantepie et 
il se dit : 

— Après tout cela, je ne sais quand même pas de 
quel côté elle est partie. 



NfiNE. 117 



Quand elle revint, le samedi suivani;, ce fui pour 
lui comme un éblouissement. Une telle boufTée de 
jeunesse lui emplit la poitrine qu'il se sentit une 
seconde partir en faiblesse. 

11 était dans le pré, à côté des réservoirs aux 
poissons, et elle venait toute seule, un panier à la 
main, par la route de St-iimbroise. Quand elle fut 
sur la chaussée de l'étang elle lui fit un joli salut et 
se mit à descendre vers lui, nonchalamment, la taille 
])alancée comme pour une danse. 

— Bonjour monsieur Corbier! Je passe voir si 
vous avez encore du poisson à vendre. Vous en reste- 
t-il qui soit à peu près beau? 

Il n'entendit pas ce qu'elle disait; il demanda, 
les idées en déroute : 

— Quel est votre nom à vous qui savez le mien? 
L'autre jour vous vous êtes sauvée sans me le dire. 

— Mon nom? Ne vendez-vous du poisson qu'aux 
personnes de votre connaissance? Je m'appelle Vio- 
lette et je suis taiUeuse à Chantepie. 

— Violette, vous êtes la tailleuse la plus jolie du 
monde. 

Elle se mit à rire tout bas en renversant mi peu la 
tête comme une pigeonne qui fait la belle gorge. 
Il reprit, montrant la route : 



ILS NÊNE. 



i 



— Vous êtes de Clianlcpie?... pourtant, vous arri- 
vez de ce côté... 

— C'est que j'ai pris deux nouvelles pratiques à 
St-Ambroise. Je suis allée là-bas mercredi soir; à 
présent mon ouvrage est fini et je rentre chez moi 
En passant je veux acheter du poisson pour maman 
qui n'est pas bien forte. 

Elle avait dit ces derniers mots lentement, avec 
douceur et tristesse; et cela fit plaisir à Michel 
qu'elle fût aussi bonne qu'elle était belle. 11 s'em- 
pressa. 

— Du poisson, je n'en ai plus guère; il est venu 
tous les jours, du monde d'un peu partout. Ici, il y ; 
a encore quelques tanches... là, des brèmes... Et 
puis, voilà les carpes; mais je n'en ai plus que six 
grosses qui sont de redevance et que je ne peux pas 
vendre. 

Elle parut contrariée et murmura : 

— Je le regrette bien... J'en aurais acheté une. 
Tout de suite il plongea son épuisette et ramena 

deux carpes énormes. 

— Choisissez la plus belle. Je vous la donne à vous 
de meilleur cœur qu'au maître... Il se contentera 
des cinq autres. 

Elle eut, le voyant penché sur son filet, un rire de 
triomphe qui ne sonna point; puis elle s'écria : 

— Quelles bêtes ! Je ne les croyais pas si grosses. . . 
Je vous remercie, je n'en veux point... Mon panier 
est trop petit ; et puis je ne saurais en porter une 
jusqu'à Chanlepie. 



NKNK. 110 

Alors Michel remit ses carpes à l'eau et, ayant 
épuisé le réservoir aux tanches, il tria les plus belles. 
Quand le panier fut plein elle lui tendit une pièce 
d'argent qu'il refusa par propos véhéments. 

— Jamais ! Vous ne sauriez me faire plus grand 
chagrin ! 

Les beaux yeux noirs glissèrent longuement sous 
les paupières câlines. 

— - Monsieur Corbier, vous en aurez merci et cela 
ne tombera pas en oubli... mais vous n'en saurez rien 
puisque vous ne venez jamais à Chantepie. Dix ans 
passeront peut-être sans que nous nous revoyions... 

Il dit vivement ; 

— Dix ans! J'espère que non ! si vous disiez dix 
jours, je le trouverais encore long... 

Comme il s'approchait d'elle en baissant le ton, 
elle recula et lui coupa la parole. 

— Tiens!... quelle est cette femme qui est chez 
vous? Votre servante, sans doute? 

Au loin, près de la maison, on entendait en effet 
Madeleine appeler Lalie. 

— Oui, répondit Michel, c'est ma servante. 

— Ah!... Et Lalie, qui est-ce? 

— C'est ma fillette; elle a cinq ans... 
Michel continua avec un peu d'hésitation. 

— Elle a un petit frère plus jeune... Je suis veuf. 

— Je sais... on m'a dit tout cela... C'est une Cla- 

ir 

randelle, votre servante? 

— Oui, la sœur d'un gars qui a eu le bras coupé 
l'année dernière. 



120 NÊNE. 

— Atleiidez... je crois la coniiaîlre... Une grande, 
avec un visage picolé... mais pas trop laide tout de 
même, n'est-ce pas? 

Elle le regardait en face, hardiment. 

— N'est-ce pas ? Une fille de votre âge à peu près. . . 
et pas laide ? 

H répondit avec un peu d'humeur : 

— Est-ce que je sais ?... Pourquoi ne m'écoutcz- 
vous pas ? 

— Parce que j'ai hâte... Je vous remercie bien et 
je vous dis au revoir... souhaitant vous rendre 
votre honnêteté. 

Elle pirouetta et, lestement, la jupe haute, elle 
remonta la pente du pré et gagna la route. 

Quand elle eut fait un petit bout de chemin elle 
s'arrêta une minute. Son panier était lourd ; elle le 
posa à terre et le découvrit; il était si plein que des 
poissons glissèrent sur la route. 

Un sourire insolent erra sur son visage qui 
demeura très beau mais dont les lignes changèrent. 
Les dents brillèrent fines, propres aux morsures sai- 
gnantes en pleine chair vive, comme les dents des 
bêtes libres. La lèvre rouge, légèrement relevée, 
l'astuce cruelle, peut-être aussi un peu de mépris 
pour la proie trop facile. 

— Ces hommes ! encore un que je mènerai où je 
voudrai. S'il ne vient pas dès demain, dans huit 
jours il ne manquera pas d'accourir. Il faudra que 
je m'arrange pour être seule. 

Lui, près de l'étang, toute raison partie, l'avait 



NÊNE. 121 

suivie des yeux tant qu'il avait pu, buvant avec 
orgueil l'air fort qui était resté parfumé derrière elle. 

— Ma jeunesse n'est pas morte puisque celle-ci 
me lait accueil qui est la plus belle de toutes. 

Immobile, les yeux larges, il restait là appuyé à 
la barrière du pré, en rêverie de merveilleuse aven- 
ture. 



Ce fut un peu avant Pâques que le père Corbier 
mourut. Un soir, au moment de se coucher, il se 
sentit malade ; tout de suite il perdit connaissance 
et le lendemain matin, au chant du coq, il passa. 

Madeleine mena les enfants chez les voisins du 
Gros Châtaignier et Gédéon s'en alla prévenir les 
parents, les amis, les voisins, tous les dissidents. 

Les prieuses arrivèrent dès huit heures. Les pre- 
mières vinrent des villages les plus proches, le Châ- 
taignier et le Boisfrais. Dans la soirée ce furent celles 
de la Grand'Combe et de la Foye, puis celles du 
Coudray qui passèrent la veillée. Le lendemain on 
en vit entrer beaucoup, celles du bourg, celles de 
Château-Blanc, celles de tous les villages où il y 
avait une famille dissidente. 

Arrivées à la maison elles se jetaient à genoux, 



122 NÈNE. 

sans une parole, autour de celle qui dirigeait la 
prière. Quand une se relevait pour s'en aller, une 
autre tout de suite, prenait sa place. 

Le troisième jour, ce fut renterrement, à Saint- 
Ambroise, dans le cimetière des Dissidents. Prières... 
prières... prières. Prières en chemin entre les haies 
fleuries ; prières dans la chapelle sombre, prières 
très longues au cimetière, quand le cercueil fut posé 
sur la grande pierre plate qui recouvrait la tombe 
du dernier prêtre ; prières encore quand on eut des- 
cendu le cercueil et jeté de la terre. 

Il n'y avait là ni catholiques ni protestants, mais 
toutes les maisons dissidentes connues dans la 
région avaient envoyé du monde. Cette âme qui s'en 
allait seule, sans viatique, il fallait au moins que 
la prière des proches lui fît un long cortège. 

Après l'enterrement, Madeleine passa au Gros- 
Châtaignier chercher les enfants. Quand elle arriva 
aux Moulinettes elle trouva la parenté réunie. Il y 
avait là les deux beaux-frères de Michel, son 
oncle, des cousins, et aussi ses beaux-parents avec ■ 
Georgette, la belle-sœur, qui avait suivi, hardiment. : 

Tous ces gens avaient des arrangements à pren- 
dre : ils se turent quand Madeleine entra et quel- 
ques regards devinrent hostiles. Alors elle laissa sa 
cape de deuil et s'en alla par le jardin, le cœur un 
peu serré parce que, soudain, elle s'était sentie 
étrangère. Elle gagna la grange, puis passa dans le 
quéreux aux valets où elle se mit à préparer tout 
pour que Gédéon, le soir même, put venir coucher 
dans la chambre de Michel. 






NHNE. I-'". 

Quand elle sortit du quércux elle vit que Geor- 
gettc était sur un banc devant la porte avec Jo sur 
ses genoux; elle jouait avec l'enfant, lui faisait des 
njj;aceries, le faisait sauter, le berçait. 

Madeleine s'approcha, mordue de jalousie. Le 
petit tendit les bras vers elle, criant : Nene! Nene! 
Mais Georgette méchamment : 

— C'est moi ta « iNône », mon petit... embrasse- 
la, ta « Nene... )/ Il ne faut pas appeler celle-ci 
« Nêne », voyons ! 

En une seconde Madeleine fut sur elle, hérissée 
de colère ; sans rien dire, d'une pression de sa main 
forte, elle dénoua les mains de l'autre et, l'enfant 
suspendu à son cou, rentra dans la maison. 



A Chantepie, pour la fêle de Violette, Boiseriot 
se présenta avec un petit cadeau : une boîte ren- 
fermant un dé en argent et une paire de ciseaux. 
Yioiette marqua une joie polie et sa mère retint Boi- 
seriot à déjeuner. 

A l'heure des vêpres la mère alla à Tégiise, lais- 
sant les deux autres en tête en tête. 

Violette faisait jouer ses ciseaux, disant : 

— Ils sont jolis, j'en prendrai soin. 



124 NfiNE. 

Et, en elle-même, elle pensait : 

— C'est de la ferraille... le tout lui coûte trente 
sous. Mais comment a-t-il songé à cela? Qu'est-ce 
qui le prend cette année ? 

Boiseriot riait, bonhomme, content de vivre. 

— Quand tu te marieras, je t'offrirai un beau 
cadeau... laisse venir!... Ton parrain n'est pas ri- 
che, mais il vit tout seul comme un vieux loup... il 
pourrait bien te payer un collier d'or ou te faire un 
douzain d'écus, quand tu te marieras... 

— Je n'ai pas de galanl . 

— Faut en chercher un, ma petite. 

Ils furent un moment silencieux, puis ils par- 
lèrent du temps qu'il faisait et des nouvelles pra- 
tiques de Violette. Celle-ci levait des yeux inno- 
cents, mais toute sa ruse veillait. 

— Il finira bien de lantiponner, pensait-elle; 
qu'est-ce donc qui lui trotte en tête ? 

A la fin, il fit, négligemment : 

— Tu es allée auz Moulinettes, voir la pêche de 
l'étang? 

— Oui... et je ne le regrette pas. Sans vous je 
n'en aurais pas eu l'idée; je vous remercie de 
m'ayoir prévenue. 

Il y avait du poisson? 

— Beaucoup ; j'en ai acheté à celui dont vous 
m'aviez parlé. 

— Michel Corbier? 

— Oui... un bel homme et bien aimable... Vous 
vous êtes fâché contre lui : vous deviez avoir tort. 



NÊNE. 125 

Il répondit, très conciliant : 

— Peut-être bien ! Je suis vif, moi ; nous avons 
eu des mots à propos de l'ouvrage... Maintenant, je 
ne lui en veux pas. 

— Je le crois de votre part ! dit Violette avec un 
accent de certitude. 

— ... Et même je serais heureux qu'il le sût... Ça 
ne m'aurait pas déplu de le rencontrer quand il est 
vanu ici... 

Il l'épiait en dessous, la piquait d'un regard très 
aigu. Elle eut l'idée de parer l'attaque ; et puis elle 
préféra le joie de montrer qu'elle n'était pas dupe 
et voyait venir. 

— Allons! Dites donc que vous ne savez rien... 
et que vous voudriez savoir tout ! Yous me prenez 
pour une sotte!.... Michel Corbier est venu ici en 
elTet, mais en cachette de tout le monde... Je vous 
le dis à vous qui êtes mon parrain. 

Boiseriot se mit à rire. 

— C'est bien !*.. C'est très bien! Tu n'as pas perdu 
ton temps. Mais tu sais qu'il y a deux enfants... 
et que Corbier est dissident. Quelle est ton idée ? 

Elle eut un geste d'insouciance et ce fut bien 
franchement cette fois qu'elle répondit : 

— Je ne sais pas ! 
Puis elle reprit : 

— Et vous? quelle est votre idée, là-dessiis? 

— Je suis comme toi ma filleule... et puis cela 
ne me regarde pas. 

Elle insista, câline : 



126 NÊxNE. 

— Mais si! c'est à vous que je dirai ce qui se 
passe... et c'est à vous que je demanderai conseil. 

— Nous verrons ça plus tard... Après tout, je 
veux bien. 

11 parlait d'une voix tranquille, mais ses yeux lui- 
saient de joie cruelle. Il continua doucement : 

— L'été passé, ne disait-on pas qu'un Dissident de 
Saint-Ambroise, un grand qu'on appelle Cuirassier 
et qui a eu le bras coupé par la vanneuse, te faisait 
conduite sur les routes ? 

— On le disait en effet... on ne le dit plus. Je ne 
l'ai pas revu depuis son accident. 

— M'est avis que tu as bien fait. C'est une famille 
pas très propre... des gens de rien... La sœur 
est servante chez Corbier, justement ; ce n'est point 
une fine pièce... et pourtant on dit des choses. 

Violette le regarda si fixement qu'il hésita, puis 
remit à plus tard de parler comme il fallait. 
Ayant achevé son café il s'en alla. 
Sur le chemin, il eut envie de danser. 

— Je les tiens! Je les tiens! tous! Corbier, Ma- 
deleine, Cuirassier. .. et Gédéon aussi, je l'attraperai ! 
Elle est gâtée de malice cette petile... pas trop fine 
pourtant... beaucoup moins qu'elle ne croit... Si 
elle m'écoute, on va les voir sauter! Ah! je vous 
tiens ! Vous n'êtes pas de force ! 

Violette était demeurée sur le seuil et le suivait 
des yeux, tout amusée de le voir si frétillant. 

— Dire qu'il croit que je vais le tenir au courant 
et lui demander conseil!... Il a une dent contre eux, 



NKNE. 1^^^ 

le chafouin ! Cela n'est pas mon atlaiie. Je ferai 
ce qui sera amusant, pas le reste. Michel est un bel 
homme; ses yeux sont plus noirs que les miens... 
Cuirassier aussi me plaisait l'an passé... Rt les 
autres, et les autres! Mon beau parrain, si vous 
voulez les connaître tous, je vous ferai voyager.. 



A la même heure, aux Moulinettes, Madeleine 
écrivait avec grande application; elle écrivait sur 
une feuille de papier fleuri que venait de lui remet- 
tre son frère. 

Lui, était assis à la table, en face d'elle, et l'eau 
bleue de ses yeux était mouvante et troublée. 

Le malheur l'avait marqué; il penchait un peu 
la tète comme un faible qui n'ose pas regarder la 
vie; sa belle moustache, autrefois si soignée, 
s'ébouriffait, plus rousse sur le visage amaigri. 

Depuis dix mois bientôt qu'il était infirme, il 
avait été bien secoué. 

D'abord l'assurance ne lui avait donné en tout 
que six cents francs; une fois les frais payés il 
s'était trouvé sans argent. 

Durant quelques jours d'hiver il avait été occupé 
à tourner la manivelle d'un trieur de grains : beso- 
gne d'enfant ou de vieillard qu'il avait accomplie 
d'humeur piteuse, pour gagner son pain. Au prin- 
temps, il s'était embauché quinze jours à la ville 



128 NÊNE. 

pour un travail à peu près semblable. Puis il était 
revenu au Coudray et on l'avait employé petitement, 
ici ou là, au hasard du besoin. 11 prenait les taupes 
dans les prés; on le demandait pour conduire les 
bêtes aux foires; on lui faisait ramasser des pierres 
ou tailler à la faucille les haies de broussailles : 
toutes besognes menues qu'on lui proposait par 
charité. 

Il avait demandé une place de facteur, cette place 
qu'il comptait obtenir tout de suite, de plein droit, 
mais rien n'était venu. Pourtant, de ce côté, il avait 
depuis quelques jours grand espoir ; c'est pourquoi 
il écrivait à Violette. 

— Eh bien? maintenant, que faut-il mettre, mon 
grand? 

Madeleine avait marqué le lieu, la date et les 
propos habituels d'accointance; la plume levée elle 
attendait. 

— Maintenant? 

— Si tu veux, tourne-lui un compliment... en lui 
disant que je l'aime toujours plus fort. 

— Quel compliment? 

— Dis-lui qu'elle est belle: elle le mérite! Quand 
elle vous regarde le temps devient clair... c'est com- 
me si un soleil de matinée commençait à briller*.. 
Autour d'elle l'air est tout jeune et sent bon, comme 
le vent qui frivole dans les pommiers fleuris. 

— Eh badaud! C'est qu'elle se met de l'eau de 
Cologne! 

Madeleine riait de cette mine émerveillée ; elle se 
remit à écrire. 



NÊNE. 129 

— Je lui dis donc qu'elle est la plus belle du 
canton.. . vrai ou non, cela lui fera plaisir... VA puis 
[jue tu voudrais être toujours en adoration devant 
elle. 

— Mets que je languis de ne pas la voir. 

— Y a-t-il donc longtemps que tu ne l'as vue? 

Il hésita quelque peu et ses lèvres tremblèrent; 
puis il répondit à voix honteuse : 

— 11 y ajuste dix mois et trois semaines. 

— Ah! mon pauvre! 

Madeleine laissa tomber sa plume et le regarda en 
grande pitié. 

— Alor^, pourquoi me fais-tu écrire? pourquoi 
me fais-tu dire des compliments à cette mauvaise 
fille qui t'a abandonné? 

— Madeleine, je t'en prie, ne parle pas contre 
elle : cela ne serait pas à mon goût. Si elle ne m'ai- 
mait pas, je deviendrais fou... Mais elle m'aime, je 

e le dis! Elle ne m'a pas abandonné... C'est sa 
mère qui lui a défendu de me voir... elle me l'a 
crit en réponse à la lettre que tu avais faite à 
'hôpital... Sa mère ne veut pas qu'elle parle à un 
Dissident... Il y a des vieux qui sont rudes!... Que 
œux-tu qu'elle fasse? Elle n'a qu'à attendre... J'ai 
cherché à la rencontrer; je suis allé à Chantepie 
nais elle n'a pas osé sortir... Sa mère la tient court 
)i tu crois! J'ai été l'attendre aussi sur les routes 
i l'heure où elle revient de chez ses pratiques... 
nais je n'ai jamais eu de chance... Si, une fois, 
)ourtant je l'ai aperçue; comme elle était avec son 

9 



i30 NÊNE. 

apprentie elle ne m'a pas parlé... elle m'a fait seu- 
lement bonjour de loin avec sa main... Et mainte- 
nant, c'est au bout; ma tête chavire; il faut que je 
lui parle! 

Il fit une pause, après quai il ajouta d'un ton dé- 
cidé : 

— Et puis, il y a des nouvelles! 

— Quoi donc? fit Madeleine. 

— Tu vas mettre, premièrement, que l'ailaire de 
religion n'est pas un empêchement. Qu'elle le dise 
à sa mère; on peut causer avec moi là-dessus... Je 
verrai ce qu'il y a à faire. 

Madeleine, avec vivacité, repoussa le papier 
fleuri. 

— Ma main n'écrira pas ça... J'en aurais grand 
honte! Jamais personne ne s'est changé chez nous 
c'est l'honneur de la famille. Tu seras le premier 
et on te montrera du doigt. 

Il ne répondit rien. 

— Tu ne tiens pas pour tes idées... Tu quitte 
ceux de ton bord... tu cèdes... Tu n'es pas uil 
homme! 

Elle s'arrêta, un peu troublée d'avoir dit des pa 
rôles si dures à ce frère que le malheur avait frappé 
Pourtant elle devait parler! Elle le sentait ave( 
certitude! C'était un devoir obscur, mais profont 
comme l'instinct et qui primait la pitié, le devoii 
des femmes de sens droit, gardiennes de la race. 

Lui, la tête basse, pâîe comme un mort, tremblait 

— Jean, tu n'es pas un homme... 11 ne faut pa 
faire ça! Ce n'est pas fier! Il faut tenir... tenir... 



1 



NfîNE. 131 

Il repondit sourdement, avec une fêlure dans la 
^oix : 

— Tout ce que tu diras et rien... Yiolette est la 
dus forte. Sans mon malheur je n'en serais pas là. 
Maintenant je suis comme un vergne arraché qui 
)alle sur la rivière. 

Elle le considéra une minute, plié en deux, 
)itoyable avec sa grosse tête ébouriffée, ses lèvres 
iansantes et cette manche vide qui pendait le long 
le son corps. 

« H faut tenir! tenir! » 

Elle ne regretta point ses paroles qui étaient, à 
son idée, des paroles justes, mais sa miséricorde fut 
} son tour souveraine. 

— Pauvre grand, l'heure de malaise est venue 
)our toi. 

Elle pleura. 

Puis elle reprit sa plume et, comme on fait une 
îhose folle exigée par un moribond, sans parler 
)0ur ne j>as montrer de faiblesse coupable, elle 
crivit les mots de renoncement. 

Quand elle eut fini elle s'essuya les yeux et, comme 
ï gardait la môme attitude allaissce, elle rattira 
ers elle et l'embrassa. 

11 en eut réconfort ; il dit : 

— Il y a autre chose que je veux lui faire savoir, 
î ne suis pas riche en ce moment, mais je vais 
[btenir un bon emploi... C'est sûr maintenant. Il y 

une nouvelle place de facteur h Château-Blanc; 
est moi qui vais l'avoir. 



152 NÊNE. 

Madeleine écrivit cela très vite. 

— Alors, c'est sur? Quand seras-tu nommé? 

— Peut-être dans huit jours, peut-être dans un 
mois, peut-être demain. Cela dépendra du temps 
qu'ils mettront aux écritures. 

Il ajouta d'une voix claire : 

— Quand je serai facteur à Château-Blanc, j'es- 
père que la mère de Violette changera d'idée et que 
nous ferons notre noce. J'aurai une bonne paye et, 
avec ce qu'elle gagnera de son métier à travailler 
chez nous, nous pourrons vivre, je pense bien! 

Madeleine se détourna et ne fit point écho. 
11 cligna des yeux avec malice et continua sur un 
ton de confidence : 

— Je vais te dire : pour avoir quelque chose, C6 
n'est pas malin... mais il faut savoir. Moi, d'abordi 
je demandais comme ça tout seul. J'ai fait mor| 
temps de service, n'est-ce pas? J'ai été brigadier, 
et je suis estropié... J'ai le droit pour moi... J'a 
l'instruction qu'il faut... j'écris un peu de ma maii 
gauche... Bon! Tu crois que ça va venir? Eh bien i\ 
peux attendre! Trois mois : rien! six mois : rien 
huit mois : Rien!... Alors je me suis renseigné c 
quelqu'un m'a dit : « Allez donc trouver M. Blar 
chard. » Tu en as entendu parler de M. Blanchard 
Tous les Dissidents ont voté pour lui aiix élections 
s'il n'a pas réussi ce n'est pas notre faute... Tout d 
même il a le bras long, étant pour le gouvernemen 
Ça m'ennuyait bien d'aller le trouver : je n'aime pi 
demander. Je me suis décidé quand même. Je li 



NRNE. 17)5 

ai dit mon affaire, ceci, cela, toutes les questions... 
Il m'a demandé pour qui je votais. Je n'ai pas voulu 
répondre tout droit; ça ne m'allait pas! mais j'ai 
dit : je suis Dissident. Il s'est mis à rire dans sa 
grande barbe. « Bon! bon! vous pouvez compter sur 
mon amitié, jeune homme, sur ma grande, grande 
amitié! » 

— Comme cela, oui, c'est bien sûr! dit Madeleine 
en cachetant la lettre. 

— Tu peux le penser ! 



Ce monsieur Blanchard, une fois Clarandeau 
parti, avait promis formellement la même place à 
trois autres. Et, quelques jours plus tard, il s'était 
employé à faire nommer facteur à Château-Blanc 
un gars connu comme étant le plus bruyant des 
Jeunes catholiques, un triste gars qui avait promis 
de trahir, promis de voter devant témoins, à bulletin 
3uvert, et de faire voter les siens. 



434 NÊNE. 



A la porte on entendit un roulement de coups d< 
sabots, puis une voix bizarre et psalmodiante : 

— Pan! Pan!... Qui est là?... C'est moi, Jules. 
Entre, mignon!... J'entrerai s'il n'y a pas de mau? 
vais gars dans la maison et pas de bâtons derrière la 
porte... 

Lalie, blanche de peur, courut se pendre au jupoj 
de Madeleine, mais celle-ci se mit à rire. 

— Ne crains rien : c'est Jules Tinnocent qui fait 
son chapelet fout seul. C'est toi, Jules? 

— C'est moi Jules... Entre, mignon. 

— Eh bien oui, entre! 
La porte s'ouvrit et un homme parut qui, tout d( 

suite, fit un signe de croix et cracha par terre 
signe de profond dégoût. 

— Tu peux l'asseoir, Jules, «lit Madeleine, Ij 
mauvais gars ne sont pas ici. 

L'innocent regarda derrière les meubles et sous 
lit, puis il se planta au milieu de la pièce et prit 
marmotter : 

— Jules, pourquoi vas-tu chez les Dissidents?.. 
Seigneur, mon Dieu, je ne les aime pas... Jules, t 
fermes la barrière de leur champ, tu vas rempli 
leur cruche à la fontaine... Seigneur mon Dieu, c 



NÊNE. \Z:> 

ifesi pas vrai, vous êtes un grand menteur! Les 
Dissidents, que le diable les brûle ! 

Il fit un nouveau signe de croix, et, tranquille, 
paré contre tout accident, s'assit, les pieds vers la 
cheminée. 

Madeleine avait repris sa besogne sans trop s'oc- 
cuper de lui. Elle le connaissait depuis vingt ans et 
elle était habituée à ses propos et à ses gestes. 

C'était, ce Jules, un innocent bien curieux. Bas 
d'esprit plus qu'un petit enfant, il avait cependant 
une mémoire étonnante. 11 connaissait tous les vil- 
lages à cinq lieues à la ronde; il connaissait tous les 
champs, tous les sentiers, tous les arbres. Par les 
nuits les plus noires il voyageait sans jamais s'é- 
garer et sans jamais allonger son chemin, même 
dans des coins de pays où il n'était passé qu'une 
fois. Il savait le nom de chacun; quelquefois, pour 
les jeunes, il rappelait le temps qu'il faisait le jour 
de leur baptême, le nom du parrain, de la marraine 
et si l'on avait donné des dragées. Quand on lui 
demandait ces renseignements il répondait tout de 
suite, sans chercher môme l'espace d'une seconde. 

il était très doux et se fâchait seulement quand 
on faisait semblant de le marier et qu'on y met- 
tait de l'insistance. Si l'on voulait se débarrasser 
de lui, on prenait un papier et on lisait : « Au nom 
de la loi, Jules l'innocent, je te marie avec... » Il 
se sauvait à toutes jambes. Un jour que des jeunes 
gars avaient fait ces simagrées après avoir barricadé 
la porte, il les avait mordus et avait sauté à la fenêtre 
comme un chat. 



Iâ6 > NÊNE. 

11 bavardait tout seul du matin au soir, disant les 
demandes et les réponses. Sur les routes on l'enten- 
dait faire une conversation interminable avec ses 
dix mille amis et connaissances. 

Souvent il causait avec le Bon Dieu et il lui arri- 
vait alors de s'irriter et de faire tournoyer son bâton 
parce que l'Autre l'agaçait, à la fm, avec ses ques- 
tions indiscrètes... 

Madeleine expliquait de son mieux toutes ces 
choses à Lalie qui n'était pas rassurée. 

— Les Dissidents, que le diable les brûle! ils 
puent comme des blaireaux ! 

11 n'y avait pas de feu dans la cheminée et pour- 
tant il tendait sérieusement ses pieds vers les che- 
nets. 

— Tu n'es pas beau! dit Madeleine; pourquoi 
parles-tu mal des Dissidents? 

— Ils ont des oreillers de plume de poule et pas 
de clous à leurs sabots... pas de lard dans le char- 
nier... Veux-tu du fricot. Jules?... Une petite bou- 
chée avec du pain... Va-t'en Jules! nous n'en avons 
pas, nous sommes ruinés, nous ne pouvons pas 
payer nos dettes... Pas riche, ça! 

Madeleine, amusée, lui tendit un gros mor- 
ceau de pain avec une tranche de; lard. Il se mit à 
manger d'un si bel appétit que Lalie elle-même en 
fut émerveillée. 

Madeleine lui posa les questions habituelles : 

— Quel âge as-tu donc mainîenant, Jules? 

— J'ai tiré au sort à 21 ans; comptez, à présent. 






NfiNE. i7>l 

— Jules, dit Madeleine, est-ce vrai que tu te 
maries? 

Il était si bien lancé qu'il se contenta de ré- 
pondre : 

— Je suis innocent, Dieu me protège. 

— On m'a dit ça, pourtant... on m'a dit que le 
maire devait te marier... 

— Le maire, que le diable le brûle! 

Cette fois, il s'était levé et avait couru vers la 
porte. 

— Assieds-toi Jules; il ne viendra pas ici, va... 
assieds-toi donc. 

Il ne voulut rien savoir, resta debout, l'œil sur la 
sortie. 

— Chez les Dissidents, y a-t-il encore du pain 
pour Jules qui n'a pas fini son lard? 

Madeleine lui tendit un petit grignon; il goba le 
reste du lard et dit : 

— Chez les Dissidents, y a-t-il encore du lard 
pour Jules qui n'a pas fini son pain? 

— Tu n'es pas beau! dit Madeleine; contente-toi 
de ce qu'on te donne. Tiens, prends ce morceau 
encore et laisse-moi : je n'ai pas le temps... 

Il cacha le bout de lard dans sa main et mangea 
le pain sec. 

— Chez les Dissidents, y a-t-il... 

— Ah non ! fit Madeleine qui poussait sa besogne ; 
c'est assez, tu n'as plus faim. 

— Les Dissidents ont des clous à leurs sabots; 
c'est riche, ca! , 



43g NÊNE. 

— Rien! 

— Les Dissidents, Seigneur, mon Dieu, faites-les 
coucher sur de la plume d'oie... Seigneur, mon 
Dieu, donnez-leur du fricot sans pain. 

— Rien! 

— Jules dira les nouvelles. 
Madeleine ne put s'emj3êcher de rire. 

— Tu es un garoul dis-les donc, tes nouvelles. 

— Monsieur l'abbé ne veut pas donner de cidre à 
Jules... faut dire, soir et matin : « Seigneur, mon 
Dieu, l'abbé Picou a fait gras un vendredi avec un 
nid de roi bertaut »... Rivard de la Combe a écorné 
sa vache grise. Bourru de Maison-Gaillard a enfermé 
le diable dans son poulailler et le gra-nd coq lui a 
crevé un œil, Berccgère est morte, Rousselote est 
morte, Piquerelle est morte. Le pasteur aux protes- 
tants a une boule d'eau dans le ventre : qu'elle 
pète!... Chez les Dissidents y a-l-il du pain? 

— Eh oui, donc! tiens, mange! 

Il prit le pain et continua en guise de remercie- 
ment : 

— Cuirassier du Coudray n'a pas eu la place de 
facteur; ça le rend plus fou que Jules... 

Madeleine se retourna, émue. 

— Tais-toi, ne répète pas cela! 

— Quelles nouvelles Jules dira-t-il? Jules dira-t-ii 
les mariages? 

— C'est cela, répondit Madeleine, dis les ma- 
riages, si tu veux. 

— Louise Brunelle se marie avec Jacques de 



NÊNE. ITifl 

rOumeau, Pierre Harteau se marie avec sa cousine 
(le Monverger et Monsieur l'aJ)bé Picou se marie avec 
Julie l'œil rouge, la vieille sorcière de l'IIardilas : 
pas beau, ça! 

— Pas beau en cfTct! dit Madeleine; et après? 

— Bray de l'Oucbette va avec Jeanne Lourri- 
geonne; Philippe le maçon va avec Berlhe du b;is- 
bourg; Michel Corbier, ton patron, avec Violette de 
Chantepie... et Jules va avec des sal>ots ferrés quand 
il n'est pas nu-pieds. 

Madeleine vint vers lui, ayant mal entendu. 

— Qu'est-ce que tu as dit de Michel Corbier? 

— Corbier des Mouiinettes va voir Violette la 
tailleuse. 

— Tu es un menteur, Jules ! 

— Seigneur, mon Dieu, Jules est-il un menteur? 
Non, Jules, tu n'es pas un menteur. 

— Mais qui a pu te raconter une chose pareille? 
cria Madeleine. 

— C'est Boiseriot de Chantepie; et il a dit : « Va 
le rapporter à Madeleine, aux Mouiinettes »... 
Qu'est-ce qu'il a donné à Jules pour ça?... Une poi- 
gnée de sucre et une poire molle. 

— Ah! c'est Boiseriot! Merci! Va-l'tn, Jules... 
Non, non! tu n'auras plus de lard; tu as assez 
mangé; tu scriûs malade... Sortiras-tu à la fin! 
J'appelle M. le maire pour te marier. 

Aces mots il sauta dans la cour et s'enfuit le plus 
vite qu'il put. 

— Le maire! Que le diable le brûle! Qu'il le 
brûle ! 



NÊNE. 



Madeleine, sur le moment, ne sentit qu'un choc 
léger. Il lui fallut un peu de temps pour s'apercevoir 
que la plaie était laide et pouvait s'envenimer. 

Elle n'avait d'abord songé qu'à elle-même « Corbier 
des Moulinettes va voir Violette la tailleuse » ! Eh 
bien, qu'il y aille! C'était la deuxième fois déjà qu'elle 
se sentait piquée de la sorte à propos de Michel, 
ce dernier coup était le moins douloureux et le cha- 
grin ne la travaillait pas beaucoup. 

Des filles de sa connaissance, en des circon- 
sfances semblables, étaient tombées en mal de mort, 
d'autres étaient devenues presque folles ou subite- 
ment vieilles : elle ne comprenait pas très bien 
comment cela avait pu se faire... 

Qu'était-ce donc qu'ui^e peine d'amour sinon une 
chimère, quelque chose comme une buée sur une 
glace qu'un coup de chiffon fait disparaître. Passe 
encore de pleurer au premier moment, mais après ! . . . 
Quand on a les mains occupées du matin au soir, 
on doit se guérir facilement d'un mal aussi bénin. 

Madeleine, pour son propre compte, pensait aiasi» 
véritablement. Mais d'autres idées lui étaient 
venues, bien plus sombres et navranles. 

Qu'adviendrait-il de son frère? 11 avait revu Vio- 
lette; Madeleine le savait et elle se figurait raison- 
nablement cette fille coquette jouant à abêtir les 



NÊNE. 141 

hommes. Qu'elle encourageât iMichel el Pierre et 
Paul et Jacques pour se moquer d'eux ensuite, cela 
n'était pas trop mal ! Pourquoi se laissaient-ils 
enjôler, les badauds... Mais avec un infirme, le 
jeu n'était plus le môme; du moins, il semblait à 
Madeleine. C'était un amusement cruel et lâche; à 
coup sûr un très vilain péché. 

Qu'adviendrait-il du pauvre Cuirassier? Déjà, il 
avait bien un peu perdu la tête. Il buvait, de temps 
en temps ; un soir à Saint-Ambroise, étant ivre, il 
avait frappé l'aubergiste et enfoncé une porte à 
coups de pieds. Si, du moins, c'avait été une chose 
réglée, maintenant, cet abandon de Violette! Mais 
non! Elle avait trouvé moyen de l'aguicher de nou- 
veau et elle le tenait encore en laisse comme, sans 
doute, elle n'en tenait aucun autre. 

Quand il apprendrait la conduite de sa bonne 
amie — et, parBoiseriot, cela ne tarderait guère — 
il pouvait se passer des choses tristes. Madeleine en 
tremblait. 

Et ce Michel, lui aussi, qu'est-ce qui le prenait? 
Un homme de trente ans, dans cette situation, aller 
s'amouracher d'une fille si jeune qui n'avait que la 
malice en tête! Il ne pensait pas, peut-être, mener 
l'aventure au bout? D'ailleurs en eût-il l'intention 
que Violette ne le voudrait pas, elle. Voyez-vous 
cette tailleuse avec un tablier de toile bise et de gros 
sabots! 

Et les petits? est-ce qu'on ne pourrait pas y son- 
ger un peu? Est-ce qu'il y avait quelqu'un pour les 



m NÊNE. 

aimer plus que Madeleine. Est-ce que vraiment, un 
jour, on pourrait les lui arracher? 

— Ah bien! cela n'irait pas tout seul! Cela n'irait 
pas tout seul ! 

A cette pensée, le cœur de Madeleine ronfta 
comme un essaim de guêpes. 

— Et puis je suis bien sotte! Michel est un mau- 
vais gars qui veut rire... S'il lui en cuit, tant mieux ! 
Mais tout cela n'est pas sérieux. Est-ce vrai, seule- 
ment? Il faudra que je le sache. 

Elle prit à épier Michel. 

Il avait été touché par la mort du père; les pre- 
miers dimanches après l'enterrement il n*était sorti 
que pour aller au chapelet. Et puis, peu à peu, il 
avait repris ses habitudes; iiiaintenant il lui arri- 
vait souvent, le dimanche, de ne rentrer qu'à la 
nuit tombante... 

Comme il n'allait presque jamais à l'auberge, 
Madeleine en conclut qu'il devait voyager. Elle 
essaya de le faire parler, mais ce fut vainement. 

H recevait des lettres qui ne passaient pas à la 
maison; le facteur était venu deux fois demander 
à Madeleine où travaillait le patron. Cela était assez 
singulier. 

Enfin, un jour vint où Madeleine ne douta plus. 
Ce fut un samedi du mois d'octobre. Il était onze 
heures, Madeleine était en train de goûter la soupe 
qu'elle venait d'assaisonner quand le facteur entra. 

— Une lettre pour Michel Corbier! 

il tint un moment la lettre haut en humant Tair. 



NÊNE. 143 

— Bigre! celle-ci ne sent pas le tabac à priser... 
Une belle fille pourrait la mettre dans sa gorgeretlo. 

Madeleine, pour ne pas faire de remarque sur ce 
sujet, demanda : 

— Voulez-vous que j'aille quérir un verre de vin? 
Il fait chaud. 

Il répondit : 

— J'ai bu au Châtaignier... vous êtes bien hon- 
nête... Au revoir! 

Aussitôt qu'il fut sorti, Madeleine regarda la lettre. 
C'était un joli papier bleu, poli comme une glace et 
qui sentait vraiment très fort. Sur un coin, le 
cachet de la posle, pas très bien marqué, difficile à 
lire... Madeleine, cependant, put reconnaître à peu 
près toutes les lettres du mot Chantepie. 

Quelques minutes après, Michel qui arrivait du 
labour, entra dans la maison. 

— Le fadeur a apporté une lettre pour vous, dit 
Madeleine; elle est là, sur la table. 

Il parut contrarié, prit la lettre et sortit sans dire 
un mot. 

Tout de suite, Madeleine fut à la fenêtre, derrière 
le rideau. 

Lui, dans la cour, décachetait la lettre. Une fleur 
en tomba ; il la ramassa avec grande précaution et 
la considéra ; puis, ayant tiré un calepin de sa 
poche, il y plaça bien cette fleur, le benêt! 

Alors, tout de même, le dépit pinça Madeleine 
et, bien qu'elle essayât de rire, deux grosses larmes 
vinrent tout au bord de ses paupières. 



144 



NÊNE. 



Elle se retourna, courut à sa marmite, fit sauter 
le couvercle à grand bruit et, plongeant sa main 
dans la boite saunière, par deux l'ois elle jeta dans 
le bouillon une énorme poignée de sel. 

, Après quoi elle mit devant le feu un petit pot 
pour les enfants. 



DEUXIÈME PARTIE 



A l'ombre, sur l'herbe rase du pré, Lalie avait 
entrepris de mener une danse-ronde. De sa main 
droite elle tenait la main de Jo et, de sa main gauche, 
elle soutenait Zine, la poupée de bois. Elle avait mis 
à Jo une couronne de joncs; sur le cœur de Zine elle 
avait, attaché, avec un brin de laine, un gros bouquet 
de marguerites. Et c'était la noce. 

« Derrièr' chez nous dort un étang, 

(( C'est le vent, c'est le vent frivolant! 

« Deux beaux canards vont s'y baignant, 

« C'est le vent qui vole... 

Ici, Lalie ne savait plus. 

— Nêne, comment dis-tu, après? 

Madeleine, penchée sur son lavoir, chanta : 

« C'est le vent qui vole, qui frivole, 
« C'est le vent, c'est le vent frivolant! 

10 



146 NÊNE. 

— Ah oui ! 

Lalie sauta en l'air et continua, en tournant plus 
vite : 

« Le iils du roi vint en chassant, 

« C'est le vent, c'est le vent frivolant! 

(( Visa le noir, tua le blanc... 

Elle s'arrêta, perdue encore! Elle commença à se 
fâcher. 

— C'est Jo! Il n'y a pas d'amusement... Quand 
on dit : c'est le vent! il faut courir... Jo tire en ar- 
rière, lui! Veux-tu courir, dis, quand c'est le vent! 

Elle secoua Jo; alors Jo donna un coup de pied 
à Zine et la ronde fut rompue. 

Madeleine se retourna. 

— Eh bien! vous ne vous amusez plus? 

— '■ C'est Jo! dit Lalie. Il a cassé une jambe à Zine... 
et il tire toujours ! 

Jo, sans rien dire, vint se motterprès de Madeleine. 
Lalie fut jalouse; elle berça sa poupée. 

— Viens, ma pauvre Zine!... Lalie n'aime que 
Zine, voilà! 

— Vrai? Tu n'aimes pas un peu Nêne? 

— Oh si ! cria la petite en se redressant et elle 
sauta avec son frère sur la planche du lavoir. 

Madeleine les embrassa tour à tour en écartant 
les mains pour ne pas les mouiller. 

— Vous allez tomber dans l'eau, dit-elle et vous 
m'y ferez tomber aussi... Allez- vous-en ! 



N^NE. 1^7 

— Vcux-lu faire la ronde avec nous? dit Lalie : 
Viens! je te donnerai la main et puis Zine. 

— Jo aussi! dit l'autre. 

Madeleine les serra contre elle en rapprochant ses 
coudes. 

— Je n'ai pas le temps aujourd'hui. 11 faut que 
je lave vos sarraus, vos bas... vous le savez bien! 

— Il n'y a pas d'amusement! dit Lalie. 

— Mais si ! faites la ronde; moi je chanterai. 
La petite battit des mains. 

— Oui, oui! Jo, viens! Zine, viens! Toi, Nône, 
dis le vent qui vole. 

Madeleine se mit à chanter. 

« Le fils du roi vint en chassant, 

(( C'est le vent, c'est le vent frivolant! 

« Visa le noir, tua le blanc, 

(( C'est le vent qui vole, qui frivole, 

« C'est le vent, c'est le vent frivolant! 

— Encore! cria Lalie; encore, Nêne! 
Madeleine continua et son battoir allait au saut. 



« Beau fils du roi, tu es méchant, 
« C'est le vent, c'est le vent frivolant! 
« Pourquoi tuer mon canard blanc? 
u C'est le vent qui vole, qui frivole, 
(( C'est le vent, c'est le vent frivolant. 

— Encore! encore! on s'amuse maintenant! 
Madeleine pensait : 



148 NfiNE. 

— Il me rendront folle. 
Et ses yeux riaient. 

Elle finit la chanson et puis elle la reprit. Quand 
elle tourna la tête pour savoir où en était la partie, 
elle vit que les petits ne l'écoutaient plus. j 

Lalie faisait dire le chapelet à Zine qu'elle venait' 
d'asseoir, ne pouvant la mettre à genoux. Quant 
à Jo, il était occupé à arracher des poignées d'herbe; 
il faisait : han! han! et il tirait la langue tant l'effort 
était rude. 

— Je suis comme un musicien aveugle qui dit la 
gavotte quand la noce est passée... Ils sont plus 
raisonnables que moi; s'ils avaient sauté, pendant 
tout ce temps ils seraient en nage. Vraiment, je ne 
suis pas trop fine. 

Elle s'attarda à tordre un morceau de linge pour 
écouter Lalie. û 

— Cette petite, avant qu'il soit longtemps, c'est 
elle qui me donnera des idées pour toute chose à la 
maison. 

Une bouffée d'orgueil lui gonfla la poitrine; puil 
ses regards flottèrent et sa pensée bondit en avan 
comme un chevreau de l'année. 

— Quand Jo sera grand... moi je serai une vieill 
bonne femme... Je ne serai peut-être plus aux Mou 
linettes... C'est Lalie qui tiendra ma place... Qui sai 
où je serai? Il viendra me voir et je lui ferai un 
tasse de café... Il ira au régiment et il aura des pei 
missions... Bonjour Nèneî tu files toujours ta que|j 
nouille!... Son sabre fera frac! frac! derrière lui 



NÊNE. i49 

je lui demanderai s'il est bien nourri et je lui don- 
rai une pièce... Et puis il aura une bonne amie et 
il se mariera... Seigneur, faites que j'aie de l'argent 
pour ne pas lui faire déshonneur au moment de la 
noce et pour lui ofïVir un beau cadeau! 

Elle tordit encore une fois son linge et se re- 
mit au travail. 

11 faisait beau laver. Le ruisseau courait assez 
vite en sautillant sur ses bosses et en faisant un 
tout pelit charivari de grelots. Au-dessus du la- 
voir, l'eau était si claire qu'on voyait très bien les 
choses du fond. Les petits vairons voyageaient par 
bandes nombreuses; par moments, ils remontaient 
vers la surface et, tous ensemble, se mettaient à 
tourbillonner. 

Madeleine pensait : 

— Peut-être bien qu'ils font une ronde ces petits ; 
et la mère est au fond qui mène la danse. Toutes 
les bêtes du Bon Dieu, c'est mignon quand c'est 
jeune... Je voudrais savoir où est la mère vaironne 
et si elle s'occupe de ses petits. 

Madeleine agitait l'eau par mouvements prompts 
de grande laveuse; elle ne craignait point de se 
mouiller les bras ni de faire sauter des gouttes jus- 
qu'à son visage. Elle frotiait entre ses mains pour 
ne pas user l'étoffe et, quant au savon, elle en était 
très ménagère; elle rinçait vivement, le linge dé- 
fripé d'un coup sec, claquante hauteur de figure. 

Elle avait d'abord lavé la dépouille des hommes 
et les torchons de cuisine; il lui restait le linge fin 



150 NÊNE, 

des petits et son idée était qu'il fût très propre. Le 
dimanche suivant, en effet, le cousin de l'Ouchette 
donnait un repas; Michel, empêché, ne pouvait y 
aller, mais Madeleine devait y conduire les en- 
fants. Elle voulait tout préparer pour qu'ils fussent 
plus beaux que les autres. 

Elle étendit donc sur sa planche un jupon de 
cretonne à fleurs et elle se mit à le savonner avec 
grand soin; puis elle frotta longuement, pas trop 
fort. C'était un travail à son gré qu'elle eût aimé 
faire durer. 

(( C'est le vent qui vole, qui frivole, 
(( C'est le vent, c'est le vent frivolant ! 

La ritournelle était revenue sur ses lèvres, douce 
comme une dragée fondante. Elle frottait, frottait; 
entre ses gros doigts disparaissait la toile mince 
et le savon moussait tout autour... 

Zine ayant fini son chapelet Lalie l'avait couchée, 
très malade; et elle était allée chercher Jo. Jo était .. 
venu avec de l'herbe dans chaque main. 

— Jo, Zine aurait mal au ventre... moi, je serais 
sa maman, je la bercerais sur mes genoux... toi, tu 
lui apporterais de la tisane... On s'amuserait comme^ 

ça- 
Jo, de mauvais vouloir, secoua la tète. 

■ — Nène a pas dit! 

— Qu'est-ce que ça fait? Zine pleurerait... Je| 
lui essuierais les yeux et je la moucherais. 

• — Nêne a pas dit ! 



NÊNE. 151 

Lalic tira Jo par le bras. 

— ïu es un méchant, voilà ! 

Jo voulut donner un coup de pied à Zine, mais 
il ne put y réussir parce que Zine était couchée sur 
l'herbe et parce qu'il levait le pied très haut, vou- 
lant taper fort. Alors il se baissa tout d'un coup 
et lui frotta la figure avec une poignée d'herbe. 

Lalie le fit rouler d'une bourrade. Jo pleura et 
Lalie pleura plus fort. 

— Nêne! cria Jo. 

— Nêne! Nêneî cria Lalie. 

Madeleine se releva et accourut, les mains tou- 
tes blanches de savon. 

Quoi qu'elle fit, à présent, les cris des enfants la 
mettaient debout tout de suite. Elle perdait du 
temps ainsi chaque jour et se le reprochait, mais 
elle avait beau se le reprocher, elle se dérangeait 
toujours; ces cris résonnaient en sa poitrine et lui 
faisaient mal. 

— Oui, ils me rendront folle, ces chétifs! 

Elle sécha ses mains et enveloppa les deux en- 
fants de caresses. Puis elle entra dans le jeu, fut 
la maman de Zine pendant que Lalie montrait à 
Jo comment il fallait s'y prendre pour la tisane. 

Quand ils furent à nouveau bien lancés, 'elle cou- 
rut à son travail. Le temps fuyait; elle se tourmenta 
l'esprit à regretter le petit moment perdu. 

— Si j'étais chez une patronne, je serais relevée 
de mon péché... Jouer à la poupée, c'est de l'abus! 
Allons! que je me hâte d'en finir! 



152 NÈNE. 

Elle coula ses bras dans l'eau et se mit à rincer, 
de grosse manière, une chemise de Lalie, Eh bien 
non! il n'y avait pas moyen, tout de môme, d'aller 
si vite. La chemise, tordue, laissait goutter de l'eau 
trouble et savonneuse; elle recommença. Cette toile 
fme était douce à ses mains 

— Petite chemise, soyez blanche... Jolie dentelle, 
je vous passerai dans l'amidon et vous tiendrez bien 
étendue comme une collerette de marguerite. 

— Hââ ! 

Un cri partit à dix pas, vers le ruisseau; en même 
temps que Lalie appela, en grande frayeur : 

— Nône! Nêne! 

Madeleine fut debout d'une secousse, ses jambes 
vacillèrent, son cœur s'arrèla de battre; le petit 
n'était plus là! 

— Jo! où es-tu Jo? 

Lalie montrait le ruisseau. Un nouveau cri perça 
l'air, très aigu. 

— Hââ! 

Madeleine s'élança, heurtant le tréteau qui était 
derrière elle et renversant son linge propre dans 
la boue; pour courir plus vile elle laissa ses sabots. 

Jo était tombé dans le ruisseau; heureusement 
il avait choisi le bon endroit Deux mètres plus loin 
il eût élé rouie par le courant, mais là il avait le 
bec bors de l'eau, le pauvre ( anel, et Dieu sait s'il 
l'ouvrait! 

Madeleine le lira sur l'herbe et le déshabilla. Il 
criait à tue-tête et il eût encore crié plus fort s'il 



NENE. lt)3 

n'eût pas grelotté. Quand il fut tout nu sur l'herbe 
ce fut la même chanson. Madeleine lui frottait le 
dos pour le réchauller et elle était elle-même plus 
blanche qu'un linge de lessive. 

— 11 a le sang glacé! Pourvu, mon Dieu, qu'il ne 
prenne pas mal ! 

Elle dénoua son tablier pour en envelopper l'en- 
fant, mais le tablier était mouillé. Il n'y avait que 
son jupon qui fût sec et d'étoffe chaude... Elle n'eut 
pas une hésitation, elle ne s'inquiéta inôme pas de 
savoir s'il y avait quelqu'un en vue : d'une main 
preste elle ôta le jupon et en couvrit le petit comme 
d'une cloche. Et puis, comme elle se trouvait en 
chemise, elle courut à son tréteau renversé et noua 
autour de ses hanches un des jupons qu'elle venait 
de laver. 

— Viens, mon petit Jo! Sauvons-nous! As-tu en- 
core froid! 

Elle courait vers la maison, coupant au plus droit, 
enjambant les fossés. Près d'une haie, comme elle 
n'avait pas de sabuts, une épine lui entra dans le 
talon si profondément que le cœur lui devint froid 
et que ses larmes jaillirent. Elle ne s'arrêta pas 
cependant, continua de courir en boitillant; dans 
Touche aux chèvres son pied s'enfonça dans la 
vase d'une rigole d'égout; son jupon mouillé cla- 
quait sur ses jambes. 

Le petit s'étant calmé, à l'aise maintenant dans 
celte étoffe tiède; la course le secouait et il com- 
mençait à trouver cela bien amusant. Quand Madc- 



154 



NÊNE. 



leine fut arrivée dans la maison et voulut le coucher, 
il se débattit et se cramponna à son cou. 

— Encore, Nene... Encore! 

iMais elle ne céda pas, elle craignait trop qu'il 
eût pris froid. Elle le mit au lit, le réchauffa entre 
deux oreillers. Puis elle lui passa des hardes propres 
et son sarrau du dimanche. 

— As-tu encore froid, mon petit Jo? Si tu as • 
froid, je te ferai chauffer du vin sucré... 

— Oui, Jo a froid. 

Elle trotta par la maison, cherchant le sucre, le 
réchaud, la bouteille. 

— Tiens! bois, mignon! Le trouves-tu à ton 
goût? 

Jo, le nez dans la tasse, répondit entre deux gor- ,j 
gées : 

— Jo fera encore î 
Madeleine se pencha, inquiète. 

— Que dis-tu? Que feras-tu encore? 

— Dans l'eau, Jo tombera encore ! dit le petit d'un 
ton décidé. 



Le lendemain Madeleine eut son travail a recom- 
mencer et, tous les jours de la semaine, elle dut 
veiller fort tard pour rattraper le temps perdu. 

Quand lurent enlin prêtes la toilette de Lalie 
et celle de son frère, Madeleine ne fut pas encore | 



NftNE. 155 

tranquille. Elle se souvint d'un repas que Corbicr 
avait donné avant la mort du père. Les petits cou- 
sins y étaient venus avec des rubans et des falbalas 
car leur mère était coquette; mais, aussi, on leur 
avait apporté des sarraus de rechange pour qu'ils 
pussent jouer sans se salir et la mère avait très bien 
dit d'une voix pointue : 

— Il faut du ménagement... quand on ne veille 
pas, tout va à la perdition. 

Madeleine avait pensé : 

— C'est pour moi qu'elle pince le bec... Merci! 
Mais, avec son ménagement, elle n'est qu'une glo- 
rieuse; pour garantir une robe de coton il n'est pas 
besoin d'un si beau sarrau avec tant de dentelles. 

Oui, sur le coup elle avait pensé cela. 

Maintenant, cette histoire la tracassait ; non point 
pour elle, mais pour les enfants qui ne devaient en 
rien être au-dessous des autres. 

Or, le vendredi, un marchand qui passait frappa 
à la porte et fit ses offres à Madeleine. 

— J'ai des tabliers magnifiques... J'ai la nouvelle 
mode... Profitez de l'occasion, madame. 

— Merci, dit Madeleine, je n'ai besoin de rien. 
Le marchand, qui avait Tair très malin, montra 

Lalie et Jo. 

— C'est toute votre famille, madame? 

— Oui, répondit-elle en devenant rouge. 

— C'est un beau commencement! Je pense qu'ils 
sont mignons! Vous ne leur achetez rien? Allons, 
venez donc voir ma marchandise. 



156 NÊNE. 

Madeleine le suivit sur la roule; il avait une 
grande voiture toute pleine d'étoffes nouvelles. 

— Je pourrais peut-être prendre deux sarraus 
dit Madeleine. 

— Belle qualité, naturellement... et à la mode, 
n'est-ce pas? 

— Bien sûr! répondit-elle. 

— Tenez, voici... voici encore... et encore. 

Il lui en fit voir! des petits, des grands, des rouges, 
des verts, des bleus... 

— Choisissez madame !... Mais mon goût je puis 
vous le dire : voici ce qu'il y a de mieux. 

Il tendait un joli sarrau de toile bise dont les 
manches étaient brodées et sur lequel dansaient de 
petits bonhommes de toute couleur; c'était bien 
celui que Madeleine avait également remarqué. 

— Ce sera trop cher, dit-elle. 

— Mais non. Madame!... 2 fr. 75 ! je vous donne 
les deux sarraus, prêts à mettre pour 5 francs. Ça 
va-t-il? 

— C'est bien trop! dit Madeleine d'un ton qui 
consentait. 

Elle s'en fut à la maison chercher l'argent. 

Cinq francs! C'était beaucoup et la dépense n'était 
pas pressante. 

Elle ouvrit le tiroir où était la bourse de Michel. 
Cinq francs! Il est vrai que Michel n'en saurait 
rien; il ne s'occupait jamais des achats qu'elle fai- 
sait, jamais l'idée ne lui venait de demander le prix 
de ceci ou de cela. Elle prit la pièce et referma le 
tiroir. 



NËNE. ir.7 

— Eli bien non ! je veux payer avec mon argent . 
Elle remit la pièce et emporta sa bourse à elle. 
Le marchand avait déjà plié les deux sarraiis. 

— Vous devriez me donner deux petits mouchoirs 
pour mettre dans la poche... 

— Ce n'est pas possible, madame... Mais je vous 
en vendrai au prix d'achat. 

Madeleine paya les sarraus et les mouchoirs. Puis 
elle prit encore un beau ruban de soie rouge pour 
les cheveux de Lalie; et encore, deux fmes paires de 
bas, ajourés de façon plaisante. 

— Vous videz ma bourse! disait-elle au marchand 
et elle riait. 

Le marchand répondait : 

— Vous n'avez pas l'air de le regretter! Vous 
avez bien raison, allez!.,. Je le comprends bien : J'ai 
des !cnfants, moi aussi. 

— Ah! Et vous demeurez loin d'ici? 

— Je le crois bien!... 

Le marchand devint un peu rouge. 

— Je le crois bien!... C'est en Auvergne... J'ai 
quatre petits. Quand je m'en vais, ça me tourne le 
sang, fouchtre! 

— Un père, dit Madeleine, peut encore faire cela... 
mais si la mère était obligée de s'en éloigner comme 
vous faites... 

— La mère! Ah oui, la mère! Elle les a bien 
laichés ! 

— Elle est morte? demanda Madeleine. 

— Non... elle est partie... Où est-elle à préjent? 



i^iS NÊNE. 

Il n'avait plus son air attentif et rusé; c'était un 
pauvre homme que la peine secouait et il bredouil- 
lait son jargon d'Auvergne. 

— Elle les a laichés!... Quatre qu'ils chontî... 
Bougri de chaleté!... Et moi, faut bien continua le 

commerche... Les deux plus petils cliont comme les 
vôtres; cba crève le cœur! Pis le plus vieux qui de- 
vient prechque aveugle... ch'est-y moi qui peux le 
choigner, cb'cst-y-moi qui peux le guori?... Ah! le 
chort de tout le monde n'est pas beau, fouchtre! 

Il avait fini de replier ses étoffes. Il se redressa, 
comme honteux de s'être ainsi laissé surprendre 
par l'émotion. Il dit sans le moindre accent : 

— Je vous remercie madame ; si je repasse en ce 
pays, j'espère que vous aurez encore l'amabilité 
d'examiner ma marchandise. 

Puis, ayant salué bien poliment, il saisit son fouet 
et ses chevaux démarrèrent. 

Madeleine grondait en s'en retournant à la mai- 
son : 

Des femmes pareilles, on devrait les envoyer aux 
galères. Heureusement qu'il n'y en a guère comme 
ça, en ces côtés!... Quel pays cela doit être, cette 
Auvergne ! 



Le dimanche fut une journée de lumière. Le ciel 
était bleu; le soleil donnait la fête. 



NfiNR. 159 

Le vent venait en musant; il se coulait dans les 
champs de blé et balançait, tous à la fois, les épis 
verts barbelés de jaune ou bien ils les secouait un 
par un comme pour les compter; puis il remontait 
et se mettait à papillonner dans les branches. 

Les haies s'étaient pavoisées, avaient sorti leurs 
feuilles les plus fraîches; les fleurs luisaient, gran- 
des ouvertes et de bel apprêt; jusqu'aux petites 
herbes des talus qui s'étaient mises en frais; il fal- 
fait les voir se dresser sur leurs tiges et faire les 
belles ! Les oiseaux chantaient comme des fous. 

Madeleine marchait lentement tenant Jo par la 
main; de temps en temps elle le prenait dans ses 
bras et le portait un petit bout de chemin; Lalie 
trottait devant eux et ses cheveux frisés sautaient 
sur ses épaules. 

Un coucou chantait dans un cerisier à un détour 
de la route; Lalie s'approcha en tapinois pour l'é- 
pier, mais l'oiseau s'envola brusquement et alla se 
percher plus loin. 

Coucou ! Coucou ! 

La petite se retourna, les yeux illuminés : 

— Nône! entends-tu celui-ci? Je pense que je lui 
ai iait peur! 

Elle ajouta, en sautant dans la lumière : 

— Je suis contente! viens Jo!... On s'amuse!... 
Yenez tous les deux ! 

Jo la rejoignit et se mit à appeler avec elle : 

— Coucou! coucou!... Où es-tu coucou? 



ICO NÊNE. 

Madeleine les regardait courir devant elle et elle 
les trouvait beaux comme des enfanls de riches. 

Elle leur avait mis les bas neufs et leurs petites 
jambes paraissaient au travers; au dernier moment, 
elle avait encore cousu à la culotte de Jo une double 
rangée de boutons de nacre; sur son bras, elle por- 
tait les deux sarraus qu'elle avait achetés au pauvre 
marchand* 

Elle aussi avait fait sa toilette. Elle avait mis sa 
jupe des dimanches et son tablier de soie. Quand le 
vent passait, les rubans de sa coiffe lui claquaient 
sur la figure. Elle marchait en levant la tête et elle 
était heureuse tant qu'elle pouvait. 

Chez la cousine de TOuchette, il y avait ce jour-là 
une demi-douzaine d'enfants. Lalie et Jo parurent 
les plus beaux. Quelque dépit qu'elles en eussent, 
les femmes firent compliment à Madeleine; elle se 
rengorgea. 

On l'avait fait asseoir au bout de la table, un peu 
à l'écart parce qu'elle n'était pas de la famille; elle 
prit Jo sur ses genoux et le fit manger dans son 
assiette, disant : 

— C'est son habitude... il ne goûterait à rien^ 
autrement. 

Et elle parla, soutint les plaisanteries des hom- 
mes, conta l'histoire de cette femme d'Auvergne qui 
avait abandonné ses enfants. 

La cousine demanda si c'était le mari de cette 
femme qui avait vendu la toilette des petits. 

— Pas toute leur toilette, dit Madeleine, mais 
quelques morceaux. 



Nr.NE. 161 

La cousine observa en serrant ses lèvres minces : 

— Je suis allée h sa voiture, moi aussi, mais il 
vendait trop cher... Chez nous, il n'y a pas d'argent 
à gaspiller. 

Madeleine eut envie de rire. 

— Celle-ci, elle est bien toujours la [môme! pen- 
sa t-elle. De l'argent pour ces toilettes, je n'ai pas 
été lui en demander... Je sais où il y en a, moi, de 
l'argent ! 

Toute la journée cette idée lui tint le cœur léger. 
Et le soir encore, sur le chemin des Moulinettes, elle 
hochait la tête en marchant et elle murmurait : 

— J'ai de l'argent, moi ! S'il me plaît de le gas- 
piller! Si c'est mon bonheur!... J'ai deux cent cin- 
quante francs à la Caisse d'épargne. .. Qu'est-ce qu'ils 
font ces deux cent cinquante francs?... A quoi ser- 
vent-ils? 



Madeleine fut pendant quelque temps tout à fait 
contente de la vie. 

Cuirassier avait demandé une autre place de fac- 
teur ; en attendant qu'elle vînt, il travaillait un peu 

11 



162 NÊNE. 

et Ton n'entendait plus parler de querelles ni de 
ribotes. 

Aux Moulinettes, Michel n'était presque jamais à 
la maison ; même le dimanche on ne le voyait guère. 
Madeleine s'en réjouissait. 

— Il s'amuse, pensait-elle. Ce n'est pas un 
homme Lien sérieux... Tant mieux pour moi ! De la 
sorte il ne songera pas à se remarier... Cette petite 
tailleuse ne voudrait pas prendre ma place à la 
maison. 

C'est qu'elle avait eu un moment d'angoisse ! 
Maintenant elle en riait, car ses craintes lui parais- 
saient bien chimériques. 

Michel ne lui parlait pas souvent, mais toujours 
de bonne amitié. 

11 lui laissait toute liberté. Elle avait la bourse à 
sa disposition, achetait et vendait à sa guise. Quel- 
quefois elle faisait bien semblant de rendre ses 
comptes, mais il secouait la tète et disait en riant : 

— Inutile... Inutile! J'ai confiance. 

S'il l'eût écouté pourtant il se fût peut-être aperçu 
qu'elle le trompait. Quand elle lui disait par 
exemple : 

— J'ai acheté pour Lalie une paire de galoches 
qui m'ont coûté cent sous... 

Il n'eût pas fallu beaucoup d'attention pour re- 
marquer que CCS galoches étaient de fort jolies bot- 
tines valant au moins le double. 

De môme il n'eût pas été assez benêt pour croire 
qu'elle n'achetait, par mois, à l'épicier, qu'une ta- 



NfiNE. 107, 

blette de chocolat, puisque les enfants avaient tou- 
jours les mains pleines de friandises. 

Mais rien ne lui donnait Téveil. Le travail de la 
maison se faisait, les enfants grandissaient, la ferme 
redevenait prospère ; il n'en demandait pas plus 
long. 11 avait l'esprit bien trop occupé ailleurs pour 
regarder de près ce qui se passait chez lui. 

Madeleine s'apercevait de cette insouciance et elle 
en profitait, la rusée! 

Dans le tiroir de l'armoire neuve, deux bourses 
voisinaient. Pour tous les achats ordinaires, pour 
toutes les dépenses utiles, elle puisait dans celle de 
Michel; mais quand il s'agissait de contenter les 
enfants, c'était la sienne qu'elle ouvrait. Elle payait 
avec son argent tout ce qui était pour la douceur, 
l'amusement, la parure. C'était si commode pour elle 
d'acheter ainsi et la joie des petits illuminait telle- 
ment son cœur! 

Une seule chose l'empêchait de faire des folies : 
sa bourse était mince; bientôt elle serait au bout de 
son argent. 

Depuis quelques années elle ne rapportait plus 
ses gages à sa mère, mais elle lui servait une petite 
rente pour l'aider à vivre. Elle avait aussi envoyé de 
l'argent à son frère pendant qu'il était au service 
et, encore maintenant, elle lui donnait une pièce 
de temps en temps. Elle ne pouvait pas être bien 
riche ! 

Il y avait bien ces 250 francs qui dormaient à la 



464 NÊNE. 

caisse d'épargne, mais elle ne songeait pas encore à 
aller les chercher. Elle comptait : 

— Il me reste huit francs. La Toussaint est dans 
deux mois et Corbier me donnera mon gage... En 
n'achetant rien pour moi, cela peut encore aller... 
Je me priverai un peu de leur plaisir, voilà tout... 
Je me rattraperai cet hiver. 

Un dimanche comme elle promenait les enfants 
sur la route de St-Ambroise, elle avait été rejointe 
par un certain Bouju, un vieux garçon de trente-cinq 
ans qui était un peu son parent. En marchant à côté 
d'elle, il lui avait parlé de sa situation, de ses goûls, 
des économies qu'il avait faites; puis il lui avait 
dit qu'elle serait sage de se marier, qu'elle lui plai- 
sait beaucoup, qu'il se proposait comme épouseur 
enfin ! 

— Eh bien! Si je m'attendais à cela ! 

Elle s'était arrêtée toute surprise et cette idée de 
mariage lui semblait si drôle qu'elle s'était mise à 
rire. 

Oui, il avait l'air honnête ce Bouju et son cœur 
à elle ne battait pour aucun homme... mais, tout de 
même, elle avait bien ri. 



NÊNE. 165 



Ce matin-là, Madeleine avait le cœur gros. La 
veille elle était allée à St-Ambroise et elle n'en avait 
rapporté aux enfants qu'une livre de miche; or, ils 
tenaient maintenant en dédain cette friandise dont 
ils se contentaient autrefois. 

Lalie surtout avait montré de l'humeur, car elle 
avait recommandé à Madeleine de lui acheter une 
poupée, une grande poupée que l'on voyait derrière 
une vitre chez Blancheviraine, la marchande du 
bourg. Et elle avait piqué juste où il fallait, disant : 

— Germaine de l'Ouchette en a trois poupées, 
elle! Sa mère lui achète toutes les poupées qu'elle 
veut... Moi, je n'en ai pa^ seulement une, puisque 
Zine a la tête cassée. 

Madeleine avait le cœur bien gros et bien lourd. 
Et, pourtant, elle avait agi selon la raison. Il lui 
restait juste cinq francs, et la poupée — qu'elle avait 
bien marchandée, pardi! en valait trois. La prendre 
eût été folie, car la Toussaint était encore loin et 
avec quarante malheureux sous, que peut-on ache- 
ter? 

Mais celte Germaine, tout de môme! Trois pou- 
pées ! pourquoi pas dix? Qu'est-ce qu'elle en faisait 
de ces trois poupées? Sa mère les lui avait achetées 
pour qu'elle les fit voir, tout simplement!... 

Madeleine se mettait en colère toute seule. 



166 NÊNE, 

— Celle de l'Ouchette, je la connais; c'est une 
glorieuse!... Et puis elle est vexante... Toutes les 
fois qu'elle me voit, ce qu'elle m'en dit!... Trois pou- 
pées! peut-on gaspiller son argent comme ça!... Elle 
aura beau faire, elle peut acheter tout ce qu'elle 
voudra, sa grande Germaine n'en sera ni pKis fine ni 
plus belle... Qu'elle essaye donc de la mettre à côté 
deLalie!... A la Toussaint, puisqu'il en est ainsi, si 
je n'achète pas une poupée de cent sous, je veux 
perdre mon nom! Ah! je lui ferai voir, moi?... 

Elle grommelait en attisant son feu et elle secouait 
ses pincettes. 

Une grosse voix sonna derrière elle. 

— Eh bien ! Eh bien ! Je pense que tu en fais du 
tapage ! 

Elle se releva en rougissant, puis elle se mit à rire 
en reconnaissant son frère. 

Il était arrivé sans qu'elle l'entendît et il se tenait 
sur le seuil. 

— C'est toi ! dit-elle ; entre donc ! 

11 s'avança pour l'embrasser. Il riait ; il disait : 

— Il fait beau ce matin ; le soleil tombe comme 
une bénédiction. 

Au fond de ses yeux bleus, cependant, une inquié- 
tude rôdait. Madeleine ne s'en apercevait point 
et elle se réjouissait bonnement de le voir de si bel 
accueil. 

— Où vas-tu par ce chemin-là, mon grand? 

— A la Grand'Combe, chez Rivard, qui m'a de- 
mandé. J'ai fait un petit détour pour prendre de tes 
nouvelles; on ne te voit pas au Coudray. 



NÊNE. 1G7 

— J'ai de l'ouvrage, vois-tu ; avec les petits, il 
n'est pas facile de s'absenter. 

Cuirassier avait pris une chaise. Tout un moment 
il parla de ses occupations ; depuis quelque temps il 
n'avait pas chômé et cette semaine encore il avait 
bon espoir d'être employé tous les jours. 

Madeleine s'arrêta de travailler ; dans sa têle une 
idée trottait. 

— Sans doute il a de l'argent... il m'en donnerait 
bien, lui... Je n'aurais qu'à demander. 

Et puis elle songea que ce serait mal... qu'elle 
n'oserait pas, elle, jeune et forte, prendre l'argent 
de ce pauvre frère qui avait tant de peine à gagner 
son pain. 

— Tout de môme, je lui en donnais bien déjà, 
moi, avant son malheur... d'ailleurs, après la Tous- 
saint je le lui rendrais... Je pourrais tout de suite 
prendre chez Blancheviraine la poupée dormeuse, 
qui est de trois francs : c'est Lalie qui serait con- 
tente ! 

A songer cela, elle demeurait les mains inoccu- 
pées et ses yeux s'éclairaient. Elle n'écoutait plus 
son frère ; la tentation ronflait en elle comme une 
nuée d'orage. 

Elle se décida brusquement : 

— Alors, comme cela, mon grand, puisque tu 
travailles tous les jours, tu dois être riche à présent? 

Il eut un petit sursaut et sa pensée, à lui aussi, 
s'en alla parce nouveau chemin. 



168 NÊNE. 

— Riche? Ah oui !... Si je gagne ma vie, c'est à 
toute peine. 

Il baissa les yeux, répétant : 

— C'est à toute peine... à toute peine... Je n'ai 
jamais le sou en poche. 

D'habitude, il n'avait pas besoin d'en dire si long ; 
avant même qu'il eût parlé, Madeleine lui glissait 
une pièce. Aujourd'hui elle ne bougeait pas. 

— Je suis habillé comme un vagabond ; tu vois, 
mes espadrilles ne tiennent plus... J'enrage de ne 
pas fumer... 

Elle ne disait toujours rien. Alors, très pâle et les 
larmes aux yeux, il balbutia : 

— Madeleine, écoute-moi... C'est dur ce que j'ai à 
dire... Madeleine, tu n'aurais pas un peu d'argent ? 

— Ah toi, tu sais î 

Elle avait jeté cela sur un ton de colère et elle se 
tenait immobile, tout interdite de ce premier choc. 

Lui, fut un moment muet de surprise; puis il se 
leva : 

— Ah î bien!... Ma sœur, je te dis au revoir ! 

Mais il n'avait pas fait trois pas que Madeleine se 
suspendait à son cou. 

— Mon grand, ne t'en vas pas !... Attends que je 
t'explique... Il ne faut pas se fâcher... De l'argent, 
je vais t'en donner... Quelquefois on parle trop vite, 
vois -tu ! 

Elle l'immobilisait entre ses bras forts et lui fai- 
sait violence pour qu'il s'assît. 



NÊNE. 169 

— De l'argent... pour ton tabac... oui, je vais 
t'en donner, mon pauvre. 

Elle avait pris sa bourse et elle en tirait des sous, 
un à un, comme à regret, 

— Tiens, voici quinze sous... est-ce suffisant? 
Il répondit amèrement : 

— Un paquet de tabac ne coûte pas tant que cela. 

— C'est juste, dit-elle. 

Les sous étaient alignés sur la table ; elle en retira 
cinq et puis ellii les remit en rougissant. 

Elle avait serré sa bourse tout de suite et, pour 
oublier bien vite cette scène, elle parlait de sa mère, 
de Fridoline et elle se moquait de Tiennette, que 
l'on voyait sur les chemins en compagnie de Gédéon. 
Mais lui : 

— Madeleine, tu n'as pas compris... et c'est ma 
faute. J'ai mal parlé; je me suis servi de men- 
songes... Je n'ai pas envie de fumer... De l'argent, 
j'en gagne un peu tous les jours... J'en ai, mais pas 
assez pour ce que je veux faire. Prête-moi vingt 
francs... prete-moi dix francs... prête-moi cent sous 
seulement! 

— Cent sous I c'est toute ma fortune, dit Made- 
leine. 

— Jeté les rendrai quand j'aurai un emploi... 
comme je te rendrai tout ce que tu m'as donné déjà. 

— Cela, non, par exemple! Avec toi, mon grand, 
je partage et c'est une chose juste. Ce que je t'ai 
donné, si tu veux me le rendre, que ce soit en amitié. 

Puis, inquiète de le voir ainsi tremblant devant 



170 NÈNE. 

elle, elle s'approcha et dit tout bas avec grande 
douceur : 

— Jean, parle-moi? Tu as le cœur en tourment : 
dis-moi ta peine et je te consolerai... Si tu veux de 
l'argent, j'en ai beaucoup à la Caisse d'épargne ; 
j'irai t'en chercher. 

11 lui avait pris une main et il y posait ses lèvres. 
Ses paroles vinrent, sourdes et comme fêlées. 

— Ah oui ! Tiens ! pauvre sœur ! travaille, use i 
tes doigts, use tes yeux... Je suis là, moi... Je pren- i 
drai ton argent pour le jeter au vent, et quand tu 
seras vieille, tu seras à la charité. 

— Jean, ne parle pas de la sorte, tu me fais mal ! 

— Pauvre sœur ! veux-tu savoir où il passe, l'ar- 
gent que tu me donnes? Va à Chantepie et demande 
Violette, la tailleuse. Quand elle sera devant toi, 
regarde-la de la tête aux pieds ; regarde sa ceinture 
à boucle d'argent, regarde ses doigts et ses oreilles 
et son cou... A la main droite, elle a un anneau d'or 
avec des pierres brillantes : c'est moi qui Tai acheté. . . 
A la main gauche, elle en a deux autres... et qui 
donc les lui a donnés ceux-là? et qui lui a donné ses 
boucles d'oreilles et ses colliers!... Ce n'est pas sa 
mère et ce n'est pas moi!... Et je l'aime, pourtant ! 
Je l'aime ! 

— Mais tu es fou, mon pauvre ! 

— Je l'aime ! Je suis fou, en effet ! Ouvre les yeux, 
va! regarde-moi bien!... Je suis la honte de la fa- 
mille... un jour ou Tautre, je finirai comme une bclc 
malfaisante. 



NÊNE. 171 

Madeleine, épouvantée, s'efforçait de lui relever 
la tôle. 

— Te tairas-tu, à la fin! Qu'est-ce qu'il te faut?... 
Tu demandais de l'argent... tu en auras... je te don- 
nerai ce que tu voudras... mais tais-toi ! tais-toi ! 

— De l'argent! oui, donne-m'en! donne-moi cent 
sous... ce sera la dernière fois... 11 me manque cent 
sous pour acheter la montre qu'elle désire. 

Il ajouta sur un ton accablé : 

— Après cela, les autres lui offriront la chaîne... 
Je suis lâche ; je ne suis pas un homme : tu le disais 
bien ! 

Madeleine vida sa bourse et, sans parler, lui mit 
l'argent dans sa poche. 

— Merci, dit-il; maintenant je vais m'en aller... 
Et ce soir, si j'ai fini assez tôt chez Rivard, j'irai 
acheter la montre; elle l'aura demain, car elle tra- 
vaille à Saint-Ambroise cette semaine... Tu ne l'as 
pas vue passer ici ce matin? Ton patron l'aura bien 
vue, lui!... Au revoir! ne m'embrasse pas ! non... 
non!.., Je ne le mérite pas. 

Il s'en alla et Madeleine se remit à l'ouvrage en 
pleurant. Au bout d'un moment, Lalie entra et se 
campa devant elle. 

— Ah! tu pleures! dit- elle; c'est ton tour; j'ai 
bien pleuré hier, moi... Le Bon Dieu t'a punie : cela 
t'apprendra !... Iras-tu me la chercher, maintenant, 
la grande poupée chez Blancheviraine ? 

Madeleine se pencha vers la petite et la serra avec 
emportement. 



172 NÊNE. 

— Eh bien, oui, j'irai! sois contente! Ils auront 
beau faire tous, tu l'auras ta poupée. 

Elle venait à l'instant de se décider. 
A midi, elle prévint Michel. 

— Demain, il faudra que j'aille au marché ; il y 
a une vingtaine de poulets à vendre, un panier de 
beurre et des œufs. 

Il répondit : 

— C'est bon ! je dirai au routier de prendre tout 
cela. 



Le lendemain, donc, après le marché, Madeleine 
alla à la Caisse d'épargne retirer vingt francs et elle 
acheta, chez un marchand de la ville, une poupée 
plus belle encore que celle de la Blancheviraine. 

En revenant, elle prit la route de Saint-Ambroise. 
Comme elle traversait le bourg, elle vit, par une 
fenêtre ouverte, deux couturières qui riaient en 
travaillant. Un peu en arrière, une autre, une 
grande, se tenait debout, ses ciseaux en main ; et, 
sur sa poitrine, on distinguait une montre toute 
mignonne et luisante. 

Le cœur de Madeleine sauta de colère. 

— Déjà! Elle l'a déjà, sa montre! Eh bien, 
quand je la verrai, je lui dirai ce que je pense! Je 
lui apprendrai, moi, à voler l'argent de Lalie et 
de Jo! 



NÊNE. 173 

Le soir même elle guetta Violette qui devait 
passer près des Moulinettes pour revenir à Chan- 
tepie. Ce fut en vain; et ni le lendemain ni le sur- 
lendemain, Violette ne passa. 

Enfin le vendredi soir, comme [Madeleine cueil- 
lait des légumes dans le jardin, elle entendit du 
bruit sur la route ; elle se redressa et reconnut les 
deux petites apprenties qui, l'air très amusé, jacas- 
saient en marchant. Elle les laissa disparaître, puis 
elle s'avança sur la route. 

— Ah! Bien! murmura-t-elle. 

Au tournant de la haie, à une centaine de pas en 
arrière, Violette était arrêtée devant Michel et, la 
tête penchée, faisait des coquetteries, 

— Bien, bien! je vais me poster plus loin. 

Elle se retira silencieusement, revint vers la mai- 
son, puis, ayant jeté un coup d'œil aux enfants, fila 
par les derrières du côté de l'étang. 

Elle n'eut pas longtemps à attendre ; Violette 
venait d'un pas leste ayant hâte de rejoindre ses 
apprenties. Quand elle fut assez près, Madeleine, 
franchissant un échalier, savança sur le milieu de 
la route. 

— Bonsoir, mademoiselle Violette! 

— Bonsoir ! fit la tailleuse et elle s'écarta un peu 
de son chemin pour passer vite. 

Alors Madeleine dit : 

— Vous avez l'air bien pressée ! 

— C'est que je le suis en effet! 

— Pourtant, j'aurais quelque chose à vous dire. 

— Vous? 



174 NÊNE. 

— Oui... ce que j'en fais, ce n'est pas pour mon 
plaisir... ce ne sera peut-être pas non plus pour le 
vôtre. 

— Ah bah ! dit Violette en s'arretant. 

Violette dit : Ah bah! et elle se mit à rire d'un 
petit rire sec. Ses yeux coururent sur Madeleine de 
la tête aux pieds. 

Si bien que Madeleine demanda avec un peu de 
colère : 

• — Qu'avez-vous à m'examiner? Mon cotillon ne 
va-t-il donc pas bien? 

— Au contraire! il fait tout à fait le rond Ma 
grand'mère en portait un pareil qu'elle tenait d'hé- 
ritage. 

— Vous avez une bonne langue ! 

— A votre service ! 

Elles se regardèrent un bon moment jusqu'au fond 
des yeux et puis Violette redressa sa jolie tête inso- 
lente. 

— A votre tour, dit-elle, que trouvez-vous donc 
sur moi qui ne soit pas à votre goût? 

Madeleine répondit : 

— C'est votre montre que je regarde; je la trouve 
jolie. 

— Voulez-vous la voir de plus près? 

-- Merci; je la vois fort bien. C'est une petite 
montre à la mode nouvelle; ce n'est pas une montre 
d'héritage comme le cotillon de votre grand'- 
mèi'e. 

— Vous avez bien dit ça!... mais, qu'elle soit à 
la mode ou non, ce n'est pas votre affaire. 



— Pardon! je sais depuis quand vous avez celte 
montre et qui vous l'a donnée... Pas la peine de 
finasser, ma belle! 

Violette se troubla; le sang monta à ses joues et 
ses minces narines palpitèrent, toutes blanches. 

— Eli bien, après? 

— Vous n'êtes pas fièreî dit Madeleine; cette 
montre et ces bagues que vous portez, ce n'est pas 
vous qui les avez payées... 

L'autre hocha la tête et son rire claqua, sec comme 
un coup de fouet. 

— Oh si! dit-elle, je les ai payées! 
Madeleine en fut suffoquée. 

— Vous n'avez pas honte! C'est un gros péché 
que vous faites... Si votre mère vous entendait! 

Mais, dans les yeux noirs, elle vit que l'impu- 
dence était souveraine ; comprenant que toute remon- 
tranee serait inutile elle changea de ton. 

— A partir d'aujourd'hui, vous allez laisser mon 
frère tranquille; puisque vous n'avez rien pojur vous 
retenir, ni honte, ni religion... 

Violette parla en même temps qu'elle : 

™ J'en ai autant que vous, toujours!... De votre 

religion, vous pouvez vous en vanter! allez donc 

vous faire baptiser! 

— ... et puisque vous ne craignez pas votre mère, 
je veillerai de ce côté. Entendez-moi bien! si vous 
recommencez à l'aguicher, je vous baillerai la péni- 
tence, ma petite... Vous pouvez rire! 

— Ah! Ah! Comment dites-vous? vous me bail- 



176 NÊNE, 

lerez la pénitence? Je voudrais savoir comment 
vous vous y prendrez! Vous me battrez, peut-être?... 
Vous avez bien la taille qu'il faut et la figure!... 
Non?... Vous ne me battrez pas? Alors, comment 
ferez-vous? 

Oui, comment ferait-elle? Madeleine se trouva 
interdite sous les yeux insolents de l'autre. Tout de 
même elle dit : 

— Je vais commencer par prévenir mon frère; il 
connaîtra votre conduite. 

— Il la connaît peut-être mieux que vous! 

— Il saura, que le jour même où il vous a fait 
cadeau d'une montre, vous avez écouté un autre ga- 
lant; je lui dirai que vous étiez tout à l'heure avec 
Michel Corbier... 

— Allons donc! fit Violette avec un ricanement; 
vous êtes jalouse; il fallait l'avouer tout de suite. ' 

— Vous vous trompez, Laissez mon frère en paix 
et, sans rien craindre de moi, vous pourrez suivre 
le chemin qui vous plaira. Mais si vous le tour- 
mentez encore... 

— Vous m'espionnerez... Par tous les moyens 
vous me ferez tort auprès de Votre patron... Je sais 
pourquoi! 

Violette s'était avancée la figure si méchante 
qu'elle en était laide. 

— D'autres ont été jalouses de moi, dit-elle, mais 
pas encore des guenuches comme vous î 

Madeleine la laissait aller, sans grand dépit. 
Alors elle s'avança encore et, avec son mauvais 
rire : 



NÊNE. 177 

— Écoutez-moi! A ce jeu vous n'êtes pas de 
force... Puisqu'il n'y a rien pour vous retenir — c'est 
comme cela que vous parlez, n'est-ce pas? — puis- 
que rien ne peut vous retenir, ni la honte, ni la re- 
ligion, ni la crainte de votre mère, cli bien, c'est moi 
qui vous baillerai la pénitence!... Dès maintenant, 
je vous engage à vous déshabituer des Moulinettcs. 

Madeleine blêmit et ses mains montèrent à sa 
gorge. 

— Qu'est-ce que vous dites? qu'est-ce que vous 
osez dire? 

— Ne vous frappez pas! ne criez pas comme cela, 
voyons!... Je suis bonne fille; je vous préviens un 
mois avant la Toussaint... Vous aurez le temps de 
chercher une autre condition. 

— Mais vous ne savez pas... vous ne pouvez pas 
imaginer... 

— Mais si ! parfaitement... Je sais, j'imagine; et 
c'est à cause de cela que je vous ferai partir. Cela 
vous apprendra d'ailleurs à vous mêler de vos af- 
faires. 

Madeleine balbutia, étranglée : 

— Non, ce n'est pas ce que vous croyez... Je ne 
suis pas jalouse, allez ! C'est à cause des enfants... 
Oh! vous ne seriez pas assez méchante! 

— Les enfants? Allons donc! que me racontez- 
vous là!... Vous n'êtes pas leur mère; vous n'êtes 
rien pour eux... Qu'est-ce qui vous prend? vous vou- 
lez me battre ? 

12 



NÊNE. 

— Taisez-vous!... Mademoiselle Violette, taisez - 

TOUS ! 

— Mademoiselle Violette, maintenant!... Mais i 
rien n'y fera! Vous partirez, ma belle; et, quand 
vous serez partie, vous ne verrez ni le père ni les 
enfants... je vous ferai défendre l'entrée de la 
maison. 

— Ah! je t'étranglerais, mauvaise! 
Madeleine avait jeté ses mains en avant... Mais 

l'autre s'en allait, sa petite tète dressée et brillante 
comme une tête de vipère. 

— Madeleine Clarandeau, dit-elle, vous avez com- 
mencé ; vous avez eu tort... J'entends que vous me 
portiez en votre souvenir. 

Et puis elle murmura : 

— Mon gentil parrain, vous qui vous tourmentez 
à cause de cette fille, vous qui prenez tant de peine ^ 
pour épingler des bouquets à sa coiffe, mon gentil 
parrain, vous allez être content! 



NÊNE. 179 



liC lundi, Michel commença la guerre. 

Dès le matin il chercha noise à Madeleine. Le 
soir il revint à la charge, sans l'omhre d'un prétexte 
et sans môme attendre que les valets fussent partis. 

Les jours qui suivirent ce fut la môme antienne. 
Alors une inquiétude mortelle commença de ronger 
Madeleine. Par moments elle essayait de se ras- 
surer. 

— Il n'osera pas, se disait-elle ; pour me chasser 
il lui faudrait une raison... Je crois, d'ailleurs, qu'il 
commence à s'apaiser. 

Et puis Violette passait par là ou bien elle écrivait 
et, tout de suite après, revenait le gros temps. 

Madeleine ne répondait rien à Michel. Le plus 
souvent elle n'entendait même pas ses paroles. Le 
sang lui sautait aux joues et puis il fuyait aussi 
vite ; son cœur devenait froid ; de temps en temps, 
après un grand battement douloureux qui résonnait 
dans sa poitrine comme un coup de marteau ; il 
s'arrêtait net pour repartir ensuite sur une cadence 
affolée. Ses jambes devenaient subitement molles, 
sa vue se brouillait et toutes ses idées se fondaient 
en une angoisse étrange qui ressemblait à l'angoisse 
de la mort. 

Quand les hommes étaient partis, elle apaisait 
son malaise à force de larmes. 



iSO • NÊNE. 

Elle ne finissait plus aussi bien sa besogne. Comme 
elle avait, plus qu'à l'habitude, le souci de ne pas 
mécontenter Michel, elle passait plus de temps qu'il 
n'en fallait aux choses vers lesquelles l'attention du 
patron avait coutume de se porter ; et, pour le reste, 
les jours n'étaient pas assez longs. Ainsi elle 
essuyait bien encore, et avec grand soin, ces vieilles 
choses de la cheminée, ces vieilles choses assez laides 
dont elle avait la garde depuis la mort du père 
Corbier, mais les chaises, les lits, les armoires à 
belles ferrures, elle ne les touchait plus que rare- 
ment et d'une main rapide. 

Il lui arrivait de s'asseoir, et de prendre Jo sur ses 
genoux et de rester ainsi un long moment. Quand 
l'enfant consentait à se laisser bercer, quand il s'en-; 
dormait sur son épaule, quand la petite haleine 
tiède venait lui caresser la figure, une torpeur douce 
s'emparait d'elle et elle avait encore, dans un oubli 
de tout, un moment de grand bonheur. ' 

Michel la contrariait en toute occasion; il s'af-' 
lirmait le maître, durement. Sur un ton qui n'ad- 
mettait pas de réplique il fit, un matin, commande- 
ment à Madeleine de préparer les bardes de Lalie 
pour qu'elle pût aller à l'école à partir de la Tous- 
saint. 

A vrai dire il était temps : Lalie avait sept ans 
bien sonnés. Mais comme elle était seule pour aller 
à St-Ambroise, Madeleine, jusqu'à présent, avait 
réussi à la garder à la maison. Elle lui avait appris 
à lire, à compter et môme elle lui avait acheté à la 
ville des cahiers à modèles tout faits sur lesquels 



NfîNE. 181 

la petite s'essayait à jouer de la plume; et Made- 
leine était contente parce que Lalie laissait espérer 
une belle main d'écriture. 

A la rentrée du mois d'octobre, le père avait bien 
parlé d'envoyer la fillette à l'école, mais Madeleine 
s'y était opposée à cause de la longueur de la route 
et du mauvais temps d'hiver. Michel avait cédé. Et 
voilà que maintenant il revenait sur sa parole sans 
donner aucune raison nouvelle. 

— Lalie ira à l'école à partir du premier lundi 
de novembre. Veillez à ce que ses hardes soient 
prêtes. 

— Le premier lundi de novembre, où serai-je? 
pensait Madeleine ; nous sommes à quinze jours de 
la Toussaint où mon gage prend fin et il ne me parle 
pas d'un nouveau marché. 

Michel en effet gardait le silence à ce sujet et 
c'était la grande frayeur de Madeleine. 

Pourtant, un jour, à table, comme il venait de 
faire des projets pour l'année suivante, il dit avec 
brusquerie. 

— Quant à vous, Madeleine, qu'avez-vous dé- 
cidé? 

Elle ne répondit pas, recula et tourna le dos pour 
attiser le feu. 

— Que compter-vous faire? Vous ne m'avez pas 
encore dit si vous vouliez rester chez moi... Il est 
temps de le savoir ; je veux être fixé tout de suite... 
Voici ma parole : si vous restez, ce ne sera pas au 
même prix : j'entends diminuer votre gage. 



182 NÊNE. 

Il parlait de haut et d'une voix maussade pour j 
qu'il n'y eût pas de méprise possible : il ne voulait 
plus de sa servante et s'il lui offrait encore marché, 
c'était pour que le refus vint d'elle, non de lui. Les 
valets écoutaient, très surpris; Gédéon se retenait 
pour ne pas parler et ses yeux disaient sa colère. 

Michel reprit : 

— Vous êtes sans doute capable de gagner beau- 
coup d'argent; mais vous donner un fort gage n'est 
plus à ma convenance. 

Madeleine, le dos toujours tourné, demanda 
d'une voix blanche : 

— Quel est donc votre prix? 

Il hésita, car il n'avait pas prévu cette question 
directe; il dit enfin : 

— A la servante que je gagerai... je ne donnerai 
pas plus de 200 francs. 

Aussitôt Madeleine se retourna et, les regardant 
tous : 

— Marché fait! dit-elle. 

Michel eut un sursaut ; il ouvrit la bouche pour 
protester, mais rencontrant les yeux des valets il 
devint rouge et dit d'une voix orgueilleuse : 

— C'est bon ! ma parole compte toujours ! N'en 
parlons plus! 

Ce jour-là Madeleine mangea de bon appétit, fit 
toute sa besogne et, quand la nuit fut venue, elle 
dormit huit heures d'affilée. 

Hélas! dès le lendemain, l'attitude du patron fut 



NfiNE. 187> 

telle que son angoisse revint plus âpre, pins pres- 
sante d'avoir été un moment refoulée. 

Il lui parut qu'elle ne pourrait pas rester aux 
Moulinettes; tous les marchés du monde n'y fe- 
raient rien. Elle aurait beau être sourde et muette 
et humble et lâche, elle ne pourrait échapper à 
cette folle inimitié. 

Elle qui n'avait jamais été malade sentit qu'elle 
le devenait. Elle ne mangeait plus ; elle ne dor- 
mait plus ; une étrange lassitude lui cassait les 
membres, 

Un malin, Gédéon qui s'était levé de très bonne 
heure trouva la porte du corridor ouverte. Comme 
il sortait, très intrigué, il buta contre Madeleine ; 
elle était assise à terre et luttait contre un évanouis- 
sement. 



Le soir tombait, un soir d'octobre, beau comme 
un soir d'été, mais d'une beauté plus proche, «plus 
intime, plus frissonnante. Lèvent, qui avait été fort 
durant toute la journée et qui avait cueilli des 
feuilles innombrables venait de s'endormir; seules 
quelques hautes cimes frémissaient encore, toutes 



184 NÊNE. 

rousses dans le brouillard doré des derniers rayons 
du soleil. 

Michel mesurait l'heure à l'allongement des 
ombres. Toute la soirée il avait travaillé dans le pré 
derrière les bâtiments, éclaircissant les haies brous- 
sailleuses, éîôtant les arbustes, coupant les ronces 
et les chèvrefeuilles : maintenant il était passé dans 
Touche aux chèvres et il achevait d'approprier les 
cheintres envahies durant l'été par une végétation 
hâtive et drue. A grands coups de faucille il abat- 
tait les herbes sèches, les ravenelles, les derniers 
chardons et les tiges rouillées des fougères. 

De temps en temps il se redressait pour écouter 
et ses regards s'en allaient vers la route. Violette 
devait passer aux Moulinetles en revenant de St- 
Ambroisc et il l'attendait ; l'heure approchait où 
elle allait venir. 

— Encore un petit moment. Quand la brume 
d'eau sera levée autour de l'étang, elle sera dans 
ma vue. 

Toutes ses pensées, jeunes, ardentes, partaient en 
folle cavalcade. 

Près de la maison sonna la voix de Madeleine. 
Michel l'entendit et son humeur fut prompte à se 
lever. 

Celle-ci, pourquoi était-elle encore chez lui? 11 
ne pourrait même pas la renvoyer à bout de gage : 
le marché était fait et revenir sur sa parole eût été 
un deshonneur trop grand. 

Cependant quel tort ne lui avait-elle pas fait 
dans l'esprit de Violette ! 



NÊNE. 185 

Voilà, aussi, c'était sa faute à lui, Michel! Dès 
les premiers temps il avait laissé cette grosse fille 
prendre puissance en sa maison; maintenant elle 
se carrait en la maîtresse place et elle prétendait 
régenter tout le monde. Eh bien! on allait voir! 

— Je suis le maître, et le seul!... Je finirais par 
tomber en dérision!... Je la ferai bien partir... elle 
le mérite ; ce sera bonne justice. 

Il murmurait ces paroles pour s'affermir en sa ré- 
solution. Quand Violette était devant lui, sa rancu- 
ne flambait haut, mais dès qu'il était seul, il lui fal- 
lait bien l'attiser un peu... 

C'est qu'il y avait trois années de dévouement et 
de bonne amitié, il y avait la prospérité de sa mai- 
son, le bonheur de ses enfants et puis, peut-être, 
encore autre chose qui n'était pas tout à fait oublié. 

— C'est la justice, c'est la bonne justice. 

Il lui fallait se le répéter que c'était la justice... 

Ayant achevé le tour des cheintres il jeta sa fau- 
cille, prit une fourche et rassembla tout ce qu'il 
avait coupé en un grand bûcher; puis, atin de dé- 
truire toutes ces herbes porteuses de mauvaises grai- 
nes, il y mit le feu. Une flamme claire ronfla, mor- 
dit les fougères sèches et les menues broussailles, 
puis elle baissa un peu et une fumée très blanche, 
très lourde, née des branches vertes, monta lente- 
ment. 

Lalie, occupée à jouer dans la cour, vit cette belle 
et haute fumée. Elle traversa la maison, parut à 
la porte du corridor. 



186 NÊNE. 

— Nêne! Nêne! Il y a un grand feu dans le 
pré; j'y vais voir. 

Madeleine répondit : 

— Non ! Reste ici : tu verras tout aussi bien ; là- 
bas lu pourrais te brûler. 

Michel entendit cette réponse et la trouva pru- 
dente. Mais, aussitôt, il se reprocha son approba- 
tion; un mauvais orgueil lui fit crier : 

— Lalie ! viens voir mon brûlot! 

Et ces paroles n'étaient pas de douces paroles 
d'invitation mais des paroles de rudesse et de défi, 
des paroles lancées très fort pour porter loin. Elles 
passèrent par-dessus la tête de l'enfant, elles ré-; 
sonnèrent dans la maison et, contre le cœur de Ma 
deleine, choquèrent dur. 

Lalie déjà prenait sa course. 

— Nêne! j'y vais : papa l'a dit. 
Michel, maintenant, rassemblait les feuilles mor 

tes et les bourrées sèches dont il avait fait de petits 
tas dans le pré. Chaque fois qu'il en apportait 
une brassée, la flamme se réveillait, pépiait joli- 
ment et d'innombrables étincelles montaient. 

Lalie tournait autour du brûlot en battant des 
mains. Michel qui avait ramassé des châtaignes pré- 
coces les lui installa dans un petit tas de cendre 
chaude qu'il tira à l'écart du brûlot. En attendant 
qu'elles fussent cuites, l'enfant prit à courir dans 
la fumée. 

— N'approche pas trop, dit Michel; la flamme 
pourrait t'atteindre. 



NfiNE. 187 

La petite s'arrêta et, avec une branchette, remua 
les châtaignes. 

11 restait encore vers le haut du pré un gros mon- 
ceau de broussailles: iMichcl alla le chercher; mais 
dès qu'il eut piqué sa fourchr', il la lâcha et remonta 
sur la route. 

Violette arrivait. 

Quand elle fut à sa hauteur elle s'arrêta, laissant 
les apprenties s'éloigner. 

— Bonsoir! dit-elle; vous m'avez donc entendue 
venir ? 

Il répondit et sa voix chantait : 

— J'ai l'esprit plein de vous tout au long des 
jours et, où que vous soyez, dès que vous vous levez 
pour venir vers moi, j'entends votre pas. ^fon cœur 
porte cent fois plus loin que mon oreille. 

Elle renversa la tête, offrant sa gorge gonflée et 
elle murmura d'une voix languissante : 

— Pour faire des compliments, vous n'en crai- 
gnez pas un. 

— C'est que pas un n'a autant de tendresse que 
moi. Si vous saviez combien les heures sont lentes 
pour moi quand je suis loin de vous ! 

Elle sourit et s'approcha de lui jusqu'à le frôler. 

— Moi aussi, dit-elle, je pense à vous... Je suis 
contente de vous rencontrer ce soir : j'ai à vous dire 
que je vous ai trouvé [une nouvelle servante, une 
femme d'âge qui pourrait entrer chez vous tout de 
suite, dès la Toussaint. ' 

Michel fit un geste de colère. 



188 NÊNE. 

— Ah oui! parlons-en! Je me suis joliment fait 
attraper l'autre matin ! 

— Quoi donc? Qu'y a-tril? ■ . 
~ Il y a que j'ai fait un nouveau marché, pour 

un an, avec celle de chez moi. 

Violette sursauta comme si elle eût marché sur 
une épine et la méchanceté s'alkima en ses yeux. 

— Vous plaisantez, dit-elle sèchement; vous vou- 
lez me faire rire. 

— Je n'y pense pas, malheureusement! 

— Alors?... Vous m'aviez pourtant promis! 

— Parbleu, oui! et de grand cœur! Mais quoi, je 
ne me suis pas méfié.... J'ai offert un prix risible et 
elle m'a pris au mot. Ce que j'en faisais c'était pour 
ne pas lui faire affront. 

— Merci bien ! vous préférez qu'elle me fasse 
affront à moi. 

Fille fit mine de s'éloigner et Michel supplia. 

— Violette!... Violette!... Je vous en prie!... Il 
ne faut pas m'en vouloir. 

Et il ajouta d'un ton triste et lâche : 

— Je vous ai fait une promesse.... Je tâcherai de 
la tenir; je chercherai l'occasion. 

— C'est bien simple et il n'est pas besoin de cher- 
cher : à la Toussaint, prenez la servante que je 
vous indique. 

— Ce n'est pas possible! il y a un marché... 
• — Penh ! c'est ce qui vous arrête? 

— Oui... chez nous, les marchés ont toujours 
tenu... Mais peut-être s'en ira-t-elle d'elle-même : je 
le prétérerais. 



NÊNE. 189 

— Moi pas! dit Violette. Si vous aviez réellement 
envie de la chasser, les raisons ne vous manque- 
raient pas; d'abord, elle vous vole. 

— Cela non! dit Michel. 

— Non!... Pauvre homme! 

Elle le regarda avec une sorte de pitié et elle se 
mit à lui conter les mauvaises histoires de Boiseriot. 
Mais comme il hochait la tète, toujours incrédule, 
elle s'impatienta et jeta nettement : 

— Et puis, moi, j'en ai assez ! Si vous voulez que 
j'écoute vos compliments, vous vous priverez d'une 
servante aussi jeune. 

Michel lui avait pris les mains et de force il les 
retenait en les siennes. 

— Violette!... Violette!... C'est entendu... Cela 
s'arrangera... Si vous vouliez, c'est vous qui tien- 
driez maintenant la maîtresse place en ma maison; 
s'il y avait une servante, elle serait sous votre com- 
mandement. Ecoutez-moi. . . 

Elle eut une parade de tête, mais il continua, 
plus pressant. 

— Vous savez combien je vous aime pourtant! 
Si vous m'aimez aussi, pourquoi ne voulez-vous pas 
être ma femme? Pourquoi attendre et laisser passer 
notre jeunesse? 

La réponse n'eut pas le temps de venir. 

Dans le silence du soir un cri monta, brusque, 
atroce, fou, un cri prolongé d'horrible épouvante et 
de souffrance indicible. Et puis, presque aussitôt, 
un autre, plus grave, plus rauque, le cri d'une bêle 
traquée qui prend sou élan et bondit. 



190 ^ NÊNE. 

Michel se sentit fléchir sur ses jarrets ; il leva la 
main, jeta d'une voix grelottante : 

— Malheur à moi ! ma petite brûle ! 

il se rua, perça la haie, se précipita dans le pré 
vers cette nappe de fumée où s'agitait une torche 
vivante. 

Dans Touche, Madeleine, aussi courait. Le cri de 
l'enfant l'avait mise debout, l'avait jetée hors de la 
maison et il l'amenait, la poussait, la portait avec 
une vitesse incroyable. Et, de sa gorge, un autre cri 
sortait en réponse, ce cri rauque de louve hurlant à 
la mort. 

Son tablier à la main elle se jeta sur l'enfant, 
roula avec elle sur l'herbe, éteignit la flamme par 
gestes fous, avec ses jupons, avec ses mains, avec 
tout son grand corps. 

Et puis d'une secousse, elle fut debout. Sur ses 
bras l'enfant se tordait et poussait une haute plainte 
déchirante. 

Michel arrivait, tremblant, défait; elle ne le re- 
garda pas ; elle prit la course. 

Pieds nus, une grosse mèche de cheveux déroulée 
sur son dos, elle courait d'un côté, puis de l'autre, 
sans but, avec des saccades, des zig zags de démence. 

Comme Michel, dans son impatience de savoir, 
se mettait à la poursuivre, elle fila vers l'étang, les 
bras hauts, offrant au vent les morsures du feu. 
Elle disparut derrière une haie, puis revint. 

Violette, elle aussi, était accourue dans le pré; 
elle se tenait près de Michel, sur le routin de l'ouche. 



NÊNE. 191 

Madeleine, le? yeux terribles, fonça droit sur le 
couple. Eux s'écartèrent, la devinant folle, prête à 
griller, à ruer, à mordre. Et farouche, tous ses che- 
veux au vent, elle passa entre eux d'un bond, em- 
portant vers la maison son lamentable fardeau hur- 
lant. 



Le médecin n'arriva que le lendemain matin à la 
pointe du jour. La plainte de la petite montait en- 
core, inexorable. Par moments elle se faisait moins 
aiguë, elle baissait et l'on aurait bien dit qu'elle 
allait s'éteindre, mais brusquement elle renaissait, 
plus vive, plus déchirante. 

— Nêne! Nene! J'ai bobo!... Guéris-moi Nêne!... 
Ne ne ! 

Le médecin examina longuement le petit corps en 
souffrance. Le feu avait pris dans les jupons, proba- 
blement pendant que l'enfant était accroupie à re- 
garder cuire ses châtaignes. Le sarrau de cotonnade, 
surchauffé à l'avance, avait flambé comme du pa- 
pier, brûlant tous les cheveux, la joue, le cou, les 
mains. Le côté gauche surtout était atteint; quel- 
ques secondes de plus et tout le corps n'eût été 
qu'une plaie. 

— Elle n'est pas en danger, dit le médecin; les 
brûlures semblent superficielles. Mais il était temps 
d'arriver ! 



192 NÊNE. 

Ce médecin était un jeune à l'air glorieux. 11 fit 
un pansement mais, à l'idée de Madeleine, il s'y 
prit mal, allant trop vite et trop rudement. Quand 
il eut fini, il se frotta les mains comme s'il eût été 
très content. 

— Cène sera rien... C'est très douloureux mais 
il ne faut pas s'efïrayer pour si peu. Vous entendez, 
madame! Vous êtes là à trembler, à vous énerver... 
il ne faut pas! Regardez-moi donc : cela ne me fait 
rien à moi!... les cris ne me font rien!... On se 
maîtrise, que diable ! 

Derrière Madeleine qui avait repris sa place au 
chevet de l'enfant, il bavardait, laissant entendre 
qu'il revenait de loin et que son savoir était grand. 
Michel, les oreilles pleines de cette plainte qui n'en 
finissait pas, faisait effort pour écouter avec poli 
tesse ; il hochait la tête comme pour approuver bien 
qu'il n'entendît que des bouts de phrases auxquels il 
ne comprenait goutte. 

— A Paris... là-bas... à l'hôpital... vous ne vous 
imaginez pas!... Dans mon service... A Paris, j'en 
ai entendu... Je me souviens d'une femme... toute 
brûlée, des cloques comme des vessies... C'était à 
Saint-Louis... et, notez bien, de l'asphyxie... Un con- 
frère proposait l'acide picrique... J'ai dit : non!... Je 
l'ai sauvée... A Paris dans les hôpitaux... des cas 
intéressants chez les grands brûlés! 

Madeleine se retourna, hérissée, et elle lui cria 
dans la figure : 

— Les grands brûlés! les grands brûlés! gué- 



NÊNE. 193 

lissez donc seulement celle-ci qui est petite. . . Puisque 
vous en savez si long, einpêchez-Ia donc de souffrir! 
Le petit médecin se mit à rire jaune, toute sa 
jactance fauchée. Et il s'en alla, disant à Michel : 

— Elle n'est pas commode, votre hourgeoisc. 
Dès qu'il fut sorti, Madeleine appela Gédcon. 

— Ya-t'en à rUardilas, dit-elle, et ramène Julie 
la Uouge qui traite pour le feu. Il faut tout essayer. 

Michel qui rentrait, murmura : 

— Que voulez-vous qu'elle fasse après le mé- 
decin ? 

Madeleine ne broncha, ni ne répondit. Elle ne lui 
avait pas encore parlé; elle ne s'occupait pas de lui. 
Il reprit un peu plus fort : 

— Le temps des sorciers est passé. 
Puis comme elle ne répondait toujours point, il 

s'enhardit jusqu'à avancer tout près du lit. 

— Madeleine, dit-il, vous devez être morte de 
fatigue. Je vais prendre votre place... Je lui sou- 
tiendrai la tête aussi bien que vous et, s'il faut la 
promener, je la promènerai... Entendez-vous, Ma- 
deleine? 

Elle se détourna comme elle s'était détournée vers 
le médecin ; elle ne dit rien cette fois, mais son 
regard lut si implacable que Michel recula. 

La sorcière de l'Hardilas vint dans la matinée, 
i moitié aveugle, très vieille, très sale et l'air me- 
nant. 

Tout de suite, elle indiqua son remède : trois 
iraignées, trois limaces, trois lombrics coupés en 

13 



194 NÊNE. 

sept morceaux, sept teuilles d'ache et sept gousses 
d'ail ; enfermer tout cela dans un petit sac et mettre 
le sac sous l'oreiller. 

— Tu entends ma fille?... sous l'oreiller. 

— Oui, oui, j'enlends! dit Madeleine. 

— Eh bien, maintenant, retire-toi, je te conjure. 

— Où faut-il que j'aille? 

— Sors de la maison. Il faut que je souffle sur le 
mal... en disant des choses que tu ne dois pas en- 
tendre .. Allons, va-t'en! 

La, vieille s'impatientait; elle s'approcha du lit, 
repoussa brusquement la couverture. Lalie, qui venait 
de s'apaiser un peu, jeta un cri. 

— Nêne ! 
xMadeleine revint. 

— Je suis là, ma petite. 

— Nêne ! elle m'a fait bobo ! 

— C'est vrai aussi !... dit Madeleine tout de suite 
courroucée; pourquoi allez-vous si vite? Si vous 
venez pour lui faire du mal, il faut me le dire. 

La vieille le prit de haut; elle avait rhabitudef 
d'être flattée, et, dans beaucoup de maisons, on la 
redoutait tellement qu'elle avait fini par croire à sa 
force de sortilège. 

Elle recula, fit des gestes bizarres en marmottant. 

Alors Lalie prit peur de cette grande vieille si 
laide qui agitait ses mains crochues et Madeleine 
gronda. 

— Avez-vous bientôt fini d'appeler vos garons? 
La sorcière sembla vouloir sauter au plafond; elle 

se mit à glapir : 









NÊNE. 105 

— Serpent rouge et lézard d'eau!... garous 
blancs!... p'tits! p'tits! garous noirs! garous poi- 
vres ! . . . 

Madeleine la reconduisit si rudement à la porte 
que la fin du chapelet lui resta dans la gorge, faute 
d'haleine. 

Michel arrivait par le jardin. Madeleine, les bras 
raidis, cria en le regardant dans les yeux : 

— Tout le monde s'y met, donc, contre cette pe- 
tite! Après la jeune, c'est une vieille; après le méde- 
cin, c'est la sorcière! Je vous ai assez vus, tous, tant 
que vous êtes!... Allez-vous-en!... Allez-vous-en! 

Michel, interdit, balbutiait : 

— Mais.., celle-ci... c'est vous qui l'avez fait 
demander! 

Elle ne répondit pas à l'observation; elle ne sem- 
bla point l'avoir entendue. Ses yeux devinrent 
d'acier; elle écarta les bras et ses grandes mains 
s'ouvrirent. 

— Je ne veux plus personne ici! personne! Le 
premier qui entre, je lui saute à la figure. 

Et, comme Michel approchait, elle lui jeta la 
porte au nez. 

Huit jours durant, la maison fut inabordable. 

Les hommes mangeaient dans la chambre de 
Michel; pour entrer ils passaient par la porte de 
derrière, en assourdissant leurs pas. Madeleine ne 
s'occupait plus d'eux; elle ne s'occupait ni de la cui- 
sine, ni du ménage, ni de ses bêtes, ni d'aucun tra- 
vail. Tant que dura la plainte de l'enfant, elle 



106 NÊNE. 

demeura au chevet du lit, obstinée, jalouse, mé- 
chante, les yeux larges et secs. 

Le matin de la Toussaint cependant, comme la 
petite était partie en un sommeil profond, elle ouvrit 
la porte du corridor et, silencieusement, passa dans 
la chambre aux hommes. Ils finissaient de manger; 
Michel venait de compter le gage des valets et il ver- 
sait du vin pour marquer le départ de Gédéon qui 
s'en allait au régiment. 

Ils la regardèrent sans rien trouver à lui dire. 
Enfin Michel demanda tout de même. 

— Est-ce qu'elle dort? La nuit a été bonne, il me 
semble? 

Et il attendit anxieusement la réponse; mais la 
réponse ne vint pas. 

Madeleine se tourna vers Gédéon. 

— Alors tu quittes le pays, dit-elle; où t'emmè- 
nent-ils, mon pauvre? 

Le jeune homme répondit d'un air brave : 

— Pas au bout du monde! Je vais à Angers, au 
régiment de dragons. 

— Cela me fera chagrin, dit-elle, de ne plus te 
voir ici. 

Michel risqua : 

— J'espère bien qu'il viendra nous faire visite à 
chacune de ses permissions. 

Puis il posa sur la table une petite pile de louis. 

— Voici votre gage à vous aussi, Madeleine... 
Vous pouvez en avoir besoin. 

Alors pour la première fois depuis huit jours, elle 
lui parla. 



Il 



NËNE, 197 

Je VOUS remercie, dit-elle; j'en ai besoin en 
eiïet. 
Elle prit un louis qu'elle tendit à Gédéon. 

— Tu vas sans doute à St-Ambroise?... oui, n'est- 
ce pas?... Eh bien, fais-moi l'amitié de passer chez 
Blancheviraine : tu choisiras ce qu'il y a de plus 
beau pour l'amusement d'une petite. 

Michel fit un g(3ste pour protester, mais elle haussa 
la voix, marquant sa volonté. 

— Ce qu'il y a de plus beau, tu m'entends bien; 
et puis tu me l'apporteras. 

— Bon! dit le jeune homme, tu auras cela dans 
la soirée. 

Michel était devenu très rouge; mais son orgueil 
n'osait plus chanter haut. Ce fut timidement qu'il 
proposa : 

— Par la même occasion, on ferait peut-être bien 
de mander le médecin ; je serais content qu'il vînt 
une autre fois. 

— Pour qu'il la fasse souffrir encore!... Cela ne 
lui fait rien à ce monsieur de voir souffrir les 
enfants! 

— xMais on pourrait aller en chercher un autre... 
le vieux de St-Ambroise, par exemple? 

— Eh bien, à votre désir, dit Madeleine. 
Et elle tourna les talons. 

Le nouveau médecin arriva dans l'après-midi; 
pas bien vite celui-là et sans grands embarras. 

C'était un petit vieux timide et sensible qui n'avait 
pas une grande réputation. Il ne fallait pas aller le 



198 NÊNE. 

chercher pour une blessure, car la vue du sang lui 
faisait mal. On disait qu'il n'avait pas fait de 
grandes études et que sa longue pratique ne lui 
avait pas appris grand'chose. Mais il avait tout de 
même ceci pour lui que, s'il guéiissait peu de ma- 
lades, il n'en tuait presque jamais. 

Devant le lit où Lalie dormait toujours il se mit 
à parler bas. 

— La pauvre mignonne... elle dort... il ne faut 
pas la réveiller; il ne faut jamais réveiller les ma- 
lades... C'est une brûlure, m'avez-vous dit?... Pauvre 
petite bonne femme! elle a dû souffrir un martyre... 
Je ne la dérangerai pas... Vous mettez de l'huile 
d'olive, n'est-ce pas? 

Madeleine répondit péniblement : 

— Oui... de l'huile d'olive... c'est ce que je mets. 
Elle s'était assise à côté du lit; ses jambes étaient 

devenues molles, sa tête pesait; elle ne souffrait 
pas, au contraire, ce ronronnement du médecin était 
sur sa peine comme un baume. 

— C'est tout à fait ce qu'il faut... Continuez... et 
veillez à ne pas l'écorcher en la soignant... Ce sont 
les mains qui ont du mal et la joue gauche... Cela 
ne sera peut-être rien... Il faut l'espérer... Une si 
belle petite fille, ce serait grand dommage si elle 
restait déîigurée ! 11 faudra la distraire maintenant 
et la faire bien manger. Elle sera vite guérie... eh 
oui !... eh oui... C'est moi qui vous le dis : elle sera 
vite guérie... Les petits, il y a plaisir à les soigner... 
Comme elle dort ! Dites-moi, elle ne s'est pas beau- 
coup reposée, les nuits passées? 



NÊNE. lO'J 

Se détournant pour recevoir la réponse, il vil que 
Madeleine donnait elle aussi ! Ecrasée de fatigue, 
elle dormait la bouche ouverte, sans presque respi- 
rer et elle était si blanche qu'on eût pu la croire 
morte. 

Le médecin la montra à Michel, puis il fit « chut ! » 
et il sortit sur la pointe des pieds. 



Assez vile Lalie cessa de souftVir et redevint jo- 
yeuse. Mais le feu laissa tout de même sa trace inef- 
façable. Les cheveux repoussèrent, la joue droite 
redevint blanche et lisse, mais du coté gauche une 
grande balafre rouge resta, marquée pour toute la 
vie. Et les mains aussi, les jolies petites menottes 
aux beaux ongles se couvrirent d'une peau trop lisse 
et sans souplesse; jamais les doigls, si lestes aupa- 
ravant, ne s'ouvriraient complètement. 

Quant à Madeleine elle ne se remit pas non plus 
tout à fait de cet ébranlement. Ce fut comme si son 
cœur eût été touché par le feu ; certaines libres se 
desséchèrent et moururent. 

A part les enfants toute chose lui devint indilîe- 
rente. Elle était à nouveau la maîtresse en la mai- 
son. Michel subissait sans mot dire son autorité 
froide et il se tenait devant elle avec plus de timi- 
dité que les valets. Elle ne lui marquait point d'ini- 
mitié en ses paroles, mais, quelquefois, aux heures 



200 NÊNE. 



OÙ il se monliait le plus humble et le plus aimable, 
le souvenir atroce lui passait dans l'idée et elle le- 
vait vers le jeune patron, au cœ'>?r changeant, des 
yeux secs qui ne pardonnaient pas. 
L'hiver vint. Jo eut la rougeole. 



Boiseriot prenait le café chez Violette. Ils avaient 
déjeuné en tôle en tète, la mère de Violette étant 
occupée dans le bourg à une lessive. 

Toute sa ruse au guet, Boiseriot questionnait 
Violette. Chaque parole qu'il lançait cachait un 
piège où elle ne pouvait manquer de se prendre... 
mais jusqu'à présent elle avait tout esquivé et quant 
à lire en ses yeux, c'était chose impossible. 

— La mâtine, pensa Boiseriot, elle a de l'aplomb! 
Je n'arriverai pas à connaître ses idées. 

Il perdit patience. 

— Toi, ma filleule, dit-il, lu n'es pas facile à 
confesser; celui qui y réussira sera plus fin que moi. 

Et puis quittant ce ton chagrin, il leva la tête 
pour l'attaque directe. 

— Pour le confesser, toi, il faudrait un vieux 
curé bien rusé qui en aurait entendu de toutes les 
couleurs et qui saurait démêler sa laine... Non, ce \ 



NÈNE. 201 

n'est pas un jeune abbé qu'il te faut, n'est-ce pas, 
petite? 

Violette eut un vif mouvement de têle, elle devint 
blanche et sa parole siffla. 

— C'est h cela que vous vouliez en venir? 
Il eut Tair très surpris. 

— Mais tu te fâches, je crois bien !... Qu'est-ce 
que je t'ai dit? Je ne vois pas... 

Elle lui coupa la parole violemment. 

— Inutile de faire l'innocent !... C'est donc pour 
me honnir vous aussi que vous èles venu déjeuner 
avec moi? Sachez que je ne suis pas d'humeur à 
vous laisser ce plaisir. 

Elle s'était levée et langeait bruyamment des ^ er- 
res sur le dressoir. Lui, tapotait sur la table, lais- 
sant passer l'orage, 

— Ah ! vous voulez me faire de lamoiale !... Vio- 
lette, on dit ceci... Violette, on dit cela... Je m'en mo- 
que ! je m'en moque ! je m'en moque ! 

Un verre se cassa avec un bruit clair. Violelte se 
tut, soudain calmée; puis elle fit un pas de danse 
et éclata de rire. 

— Ah mon beau parrain ! vous avez tout de 
même raison : ce petit abbé n'était pas bien iln î 

— Je ne comprends pas, dit Boiseriot; il y a 
donc une histoire? Je ne sais rien, moi î 

Mais elle haussa les épaules. 

— Vous ne savez pas !... 

Elle s'était approchée de lui et, au fond de ses 
yeux se levait une flamme d'impudence téméraire. 
Elle avait envie de crier : 



202 NÊNE. 

— Allons donc ! vous meniez î vous mentez tou- 
jours, vous!... Moi, quelquefois, je dis la véiile... 
J'ose!... Vous ne savez pas? Eh bien sachez qu'il y 
avait ici un jeune abbé tout rose avec des cheveux 
de soie et des mains fines, des mains blanches 
comme du sucre. lime voyait souvent, quasi tousles 
jours ; d'abord il ne bougeait pas ; mais moi, à cause 
de ses cheveux, de ses mains, de ses yeux inno- 
cents, j'ai désiré qu'il fût en éveil... J'ai secoué mes 
jupes autour de lui et petit à petit il s'est mis à 
avoir cet air égaré qu'ils ont tous... et il est venu 
comme les autres. Il est venu, mais à cause de l'idée 
de péché qui le tourmentait il s'est mis à déraison- 
ner et à faire des folies... et il s'est fait surprendre. 
Maintenant il est parti, très loin, je ne sais où et 
moi je reste avec ce bouquet sur ma coiffe. Mais 
je m'en moque ! 

Oui, en vérité, elle avait envie de crier cela, par 
bravade... 

— Vous ne save^ rien, mon parrain? Alors, c'est 
que vous êtes venu aux nouvelles? 

— Si tu veux... On m'a dit que tu n'avais plus tes 
apprenties? 

— Je n'ai plus d'apprenties en efl'et... et je n'ai 
plus de pratiques... et, ce qui est le plus triste, je 
n'ai plus de galants? 

— Oh! Cela! 

— 11 y a de quoi pleurer toutes les larmes de ses 
veux. Mais ne craignez rien : vous avez une filleule 



gaie. 



Alors, que vas-tu faire? demanda Boiseriol.j 



« NÊNE. 203 

^pilc répondit : 

— Partir en religion dans les pays étrangers... et 
tout au long des jours, je prierai pour vous qui en 
avez besoin. Ou bien, tenez, une autre idée : je vais 
me marier. 

— Te marier? 

Oui! du moment que je n'ai plus de galants... je 
vais prendre un mari... Crac! je retourne l'étoffe; 
l'envers est encore d'un bon usage. Qu'en pensez- 
vous, mon parrain? 

— Je pense que tu te moques de moi. 
A nouveau, elle éclata de rire. 

— Oh oui! de vous comme des autres. 
Boiseriot cependant suivait son idée; il reprit : 

— Alors, vraiment, tu n'as plus de galants? Cla- 
randeau ne te guette plus sur les routes? Et Michel 
Corbier? est-ce bien sûr que tu ne l'écoutés plus? 

Elle le regarda en face sans répondre. 

— Tu te vantais de faire partir la servante des 
Moulinettes... elle est bien restée cependant! Tu me 
disais qu'elle t'avait honnie et je croyais... 

Violette, vivement, lança une question aiguë. 

— Et vous? que vous a-t-elle donc fait cette grosse 
fille? 

Boiseriot acheva son café d'une gorgée et fit cla- 
quer sa langue. 

— H est joliment bon, dit-il; tu sais le faire, toi; 
tu es, ma foi, bonne à mettre en ménage. 

Mais Violette le regardait toujours de ses yeux nar- 
quois. Alors il plaisanta, plaignit ce mari qu'elle 
sou liai i ai t. 



204 NÊNE, 

— Ce sera un brave!... Tu lui en feras voir! Les 
cinq cents diables seront en sa maison. Je voudrais 
le connaître... Ce sera peut-être Clarandeau? 

— Peut-être! dit Violette, le visage fermé. 

— S'il avait une place du gouvernement... mais 
cela ne vient pas vite ! Et puis il boit... Ce sera peut- 
être Michel Corbier? 

— Peut-être! Ce sera sans doute un de ces deux; 
aucun autre ne serait assez brave... Savez-vous qu'il 
n'est pas déplaisant votre ancien patron!... Si c'est 
lui, la servante s'en ira bien, cette fois, et vous serez 
content, mon parrain. 

Boiseriot se leva. 

— Plaisantes-tu? Parles-tu en raison et en vérité?... 
Avec toi, on n'est jamais sur. Celui qui devinerait ce 
que tu feras... 

— ...serait plus fm que vous, vous l'avez déjà dit; 
eh bien, il serait aussi plus fm que moi-même... 
Vous partez? Au revoir!... Quand vous reviendrez, 
vous serez sans doute plus heureux; j'aurai quelque 
chose à vous dire. 

. II3 se séparèrent. 
Sur le chemin Boiseriot pensait : 

— Elle se mariera... Comment ferait-elle autre 
ment? Elle prendra un de ces deux qui ne saven 
rien... Celui qu'elle laissera se croira en enfer, mais 
l'autre, pour de bon, y sera. Je me promets de l'amii 
sèment. 

Violette, devant sa fenêtre, pensait ; 

— Je me marierai... Comment faire autrement 



' 






NÊNE. 205 

H me faudra prendre un de ces deux qui sont sourds 
et aveugles. Après, je saurai bien arranger ma vie. 

Ayant desservi la table elle s'installa devant sa 
macbine à coudre. Lentement, elle se mit à enrouler 
un fil de soie sur la bobine. Et, lentement, ses pen- 
sées se dévidèrent aussi; mais, courtes et de fil rude, 
elles se mêlaient, se nouaient, s'accrocbaient; elles 
ne coulaient point comme un bel écheveau lisse. 

Le regret la mordait. Pourquoi avait-elle joué à 
I aiïoler ce jeune prêtre? Et ensuite surtout, quand 
[ il s'était traîné à ses genoux comme un possédé, 

pourquoi s'était-elle prêtée à ses exigences bizarres? 

Elle l'avait donc aimé cet adolescent au teint blanc 

et aux yeux de rêve?... Leur audace avait rendu le 

scandale inévitable. 

Maintenant le vide se faisait autour d'elle. Certes, 
on avait étoufte l'affaire à cause de la honte qui 
rejaillissait sur l'Eglise; on avait fait tout le possible 
pour que la nouvelle n'en vînt point aux oreilles des 
protestants et des dissidents; mais, tout de même, 
les langues avaient joué à Chantepic. 

Les deux petites apprenties avaient été vite retirées 
par leurs parents, les ménagères catholiques s'étaient 
mises en quête d'une autre couluricre et les galants 
eux-mêmes, ne se pressaient plus autour de celte 
tille compromettante. 

H; Que faire? La misère venait. Elle ne paraissait 
pas encore dans la maison, mais elle était pour 
demain. 

Violette songeait. La ville était bien là, toute prête 



206 NÊNE. 






ù recevoir les filles de son espèce. La ville! les belle 
maisons... les douces étoffes... les lumières écla- 
tantes... les fêtes... Ah! sa songerie montait comme 
une volée d'alouettes. 

Oui, mais il y avait des chances à courir, il y avait 
de la misère à risquer! Tandis qu'ici, en épousant 
un nigaud... 

En épousant un nigaud qui eût de quoi, la route ne 
serait pas large, mais elle serait plane... et il serait 
si facile de filer de temps en temps par une sente 
Iraversière. 

Si Jean Glarandeau avait obtenu une rente et une 
bonne place... Mais non, celui-là ne serait jamais 
qu'un malheureux. 

Alors l'autre, ce Michel Corbier? Il était de fa- 
mille aisée; il avait des champs au soleil... Il était 
dissident et c'était à merveille, car elle l'amènerait à 
l'église et elle y reviendrait avec lui. Elle y revien- 
drait, non point humblement sous le mépris des 
gens, mais la tête haute et les yeux vaillants. Et, 
à cause de sa victoire, elle serait entre toutes ho- 
norée dans la paroisse. 

— Je me marierai... J'aurai une grande maison 
où les gens travailleront sous mon commandement... 
Il ne faut point attendre. 

Sur la bobine, le fil de soie était enroulé ; la ma- 
chine était prête pour le travail. Mais Violette re- 
poussa la robe commencée. Dans un placard en 
désordre elle alla prendre une boîte parfumée, puis, 
sur le plateau de sa machine, rapidement elle écri- 
vit à Michel Corbier. 



Ni^NE. ya? 



A quelque temps de là, iMadeleine, un dimanche, 
emmeaa les enfants au Coudray. 

La Clarandelle avait été un peu malade pendant 
l'hiver et ses douleurs la tenaient encore de longues 
journées en inaction. Elle fit reproche à Madeleine 
de n'être pas souvent venue la voir; elle dit aussi : 

— C'est comme pour ma petite. rente... Tu n'es 
pas en avance, ma fille! Tes sœurs, cette fois, ont 
payé les premières. Dans l'état où je suis pourtant, 
j'ai besoin d'aide. 

Madeleine rougit et s'accusa. 

— C'est vrai, vous pouvez me gronder. Mais je 
vais vous payer aujourd'hui; j'ai de quoi, maman. 

Elle tira une pièce d'or, puis une pièce d'argent. 

— Voici vos douze francs, dit-elle. 

La mère la regarda, surprise. D'habitude elle ar- 
rondissait toujours la somme, disant qu'elle était 
l'aînée et qu'elle gagnait plus d'argent que ses 
sœurs. 

— Alors, en ce moment tu n'es pas riche? dit la 
mère. Tu dépenses donc bien! 

Madeleine rougit de nouveau ; elle ouvrit sa bour- 
se, prit une pièce de cinq francs, puis une de deux 
francs, se décida enfin pour une pièce de vingt 
sous... 



208 NÊNE. 

— Je ne suis pas riche, en efl'et, dit-elle, mais je 
puis encore vous donner cela. 

Elle eût pu dire : 

— Non je ne suis pas riche. J'ai donné à mon 
frère qui avait pourtant juré de ne pas revenir à la 
charge... Et puis pour ces petits que vous voyez, 
j'ai tant acheté que tout l'argent de mon gage y 
est passé. 

Mais il lui eût été très difficile de dire ces der- 
nières paroles : c'était un secret caché avec grande 
pudeur. 

Lalie était sur ses genoux; elle la serra plus fort 
contre elle. 

— C'est cette belle petite qui s'est brûlée? deman- 
da la Clarandelle. Je ne l'avais pas vue depuis. Elle 
a bien dû souffrir! 

— Si vous saviez! si vous saviez ! 

Madeleine se mit à parler. Elle raconta l'accident, 
la visite du jeune médecin, celle du vieux, la fureur 
de la sorcière ; puis elle dit les autres misères, les 
rhumes, les engelures, la rougeole de Jo qui avait 
failli prendre mauvaise tournure. 

Elle s'animait, faisait des gestes et le chapelet n'en 
hnissait pas. 

La Clarandelle sourit. 

— Tu les aimes comme si tu étais leur mère ! 

— Pour cela, oui! dit Madeleine. 

— Voici déjà quatre ans que tu es là-bas... Tu 
y resteras sans doute longtemps puisque Corbier ne 
se remarie pas. Tu dois avoir du travail ? 



NÉNE. 209 

— J'en ai, mais c'est à mon gré. Ce qui est chagri- 
nant, c'est que je n'ai guère le loisir de promener 
les enfants. Ainsi, même aujourd'hui, il faut que je 
rentre tôt... Je vais vous quitter ; il est temps. 

— Déjà! 

— Oui ; je suis seule avec un jeune valet. Michel 
est parti de grand matin pour aller je ne sais où, h 
la ville peut-être, car il était en toilette. Il faut hien 
que je veille sur toute chose. 

— Attends au moins que je fasse une tartine de 
confitures aux petits. 

Les yeux de Madeleine devinrent plus clairs et tout 
son visage remercia. 

— Vous les gâtez, maman, dit-elle; pour que je 
les ramène ici, ils me tourmenteront. 

Sans parler davantage elle chercha dans sa hourse 
et mit encore une pièce sur la tahle. Puis elle sor- 
tit. 

Sur la route, les enfants musaient, leur tartine en 
main. Madeleine, devant eux, marchait en souriant. 

Depuis quelque temps, elle recommençait à être 
heureuse; son courage revenait petit à petit et sa 
tranquille humeur. « Tu es là-bas pour longtemps » 
disait la mère. Pour longtemps! mais elle y était 
pour toujours ! 

— Jo ! allons, viens mon petit ! 

L'enfant, à une croisée de sentier, s'était arrête 
et se dressait contre un échalier. 
—r Nene, regarde ! 
Madeleine, s'approchant, aperçut une fille en 

14 



210 NÊNE. 

larmes qui venait très vite, Elle reconnut Tiennetlc 
et n'eut pas le temps de s'étonner : la petite franchit 
réchalier et, tout de suite, se mit à dire, en grand 
trouble : 

— Tu sais, je m'en viens chez nous !... Il y a assez 
longtemps que cela dure... Je ne suis pas voleuse... 
le reste, passe encore, mais pas cela !... Je ne retour- 
nerai pas là-bas... L'an passé, j'y étais bien; main- 
tenant je ne sais pas ce qu'ils ont... 

Madeleine lui prit les mains, l'attira vers le fossé. 

— Qu'est-ce qu'il y a... allons raconte moi... 

— Je ne suis pas une voleuse, criait la petite... 
Je ne veux pas qu'on ait l'air de le croire! Et puis 
sur ma conduite il n'y a rien à redire !... 

— Apaise-toi!... viens t'asseoir ici. 

Tiennette s'assit mais il lui fallut un bon moment 
pour se remettre. A la fin, pourtant, Madeleine put 
comprendre les choses. 

Tiennette était gagée chez des fermiers catholiques 
dans un petit village près de Chaiitepie. C'était la 
deuxième année qu'elle passait dans cette maison. 
D'abord tout avait bien marché, avec les patrons 
comme avec les autres valets du village. Mais à la 
Toussaint de nouveaux valets étaient venus qui 
avaient mis le désordre. On avait commencé par la 
tenir à l'écart parce qu'elle était seule de sa religion; 
puis on avait fait des cancans sur son compte : 
elle allait ici, elle faisait cela, elle se conduisait 
mal... 

— Il y a un triste gars qui vient souvent à la mai- 
son, ce Ijoiseriot qui a été chassé des Moulinettes... 



NE NE 211 

On l'écoute parce qu'il est enragé catholique... Je 
pense que c'est lui qui invente ces histoires. 

— Tu peux le croire, dit Madeleine... C'est un 
mauvais homme dont il faut se méfier. 

— Dès qu'il est arrivé au village, à la Toussaint, 
ma patronne m'a fait vilaine humeur... et cela a 
toujours été en empirant. Maintenant on est en garde 
contre moi; quand je reste seule à la maison on met 
tout sous clef... Je ne veux plus de cette vie! 
Hier n'a-t-on pas égaré une paire de ciseaux... Ce 
matin, pendant que j'étais au chapelet, on a ouvert 
mon armoire et fouillé dans toutes mes boîtes! 
Crois-tu! Est-ce que j'ai l'air d'une voleuse, moi? 
Je leur ai dit ce que je pensais et me voilà. Maman 
ira chercher mes hardes si elle veut ; quant à moi, 
non, je ne remettrai plus les pieds chez ces gens-là! 

Tiennelte reprit à sangloter. Madeleine s'efforçait 
de la calmer. 

— Tiennette! voyons, Tiennette, ce n'est pas une 
raison pour se mettre en cet état ! 

— C'est que tu ne sais pas! balbutia-t-elle... Il 
peut apprendre tout cela, lui, et qu'est-ce qu'il pen- 
sera? 

— De qui parles-tu? 

— De... de Gédéon... il est h)in... je ne peux lui 
parler pour me défendre. On est capable de lui 
écrire contre moi... on l'a fait déjà une autrefois. A 
moi, on est bien venu dire qu'il était malade, à l'hô- 
pital !... et ce n'était pas vrai, je l'ai bien su. 

Madeleine crut devoir dire sévèrement : 



212 NÊNE. 

— Pourquoi écoutes-tu ce gars protestant? 

La petite redressa la tête comme pour se mettre 
en défense. 

— Ah! oui! tiens, toi aussi tu es contre lui! 
Qu'a-t-il donc fait pour ne pas valoir les autres? Sau- 
rais-tu le dire? 

Madeleine reprit, avec douceur, cette fois : 

— Mais, ma belle, je ne suis pas contre lui ; c'est 
au contraire un garçon que j'aime beaucoup. 

— Eh bien, alors! puisque c'est pour la vie! puis- 
que nous voulons nous marier ! 

— Une dissidente avec un protestant! Cela ne s'est 
jamais vu. 

— Qu'est-ce que cela fait? Je veux qu'on me le 
dise!... Qu'est-ce que cela peut te faire à toi? 
Qu'est-ce que cela peut faire à maman, à Fridoline, 
à Jean, à tous les autres?... Du moment qu'il vient à 
moi, vous n'avez rien à dire... Cela ne le préoccupe 
pas, lui, ces histoires de religion . . . cela le regarde ! . . . 
Quand il aura fini son temps, je serai prête : c'est 
juré! 

Madeleine la laissait parler; et elle était chagrine 
à cause de cette insouciance des siens à l'endroit de 
choses qui lui semblaient si respectables; mais elle 
était surprise aussi et un peu troublée devant ce bel 
amour qui se levait en souverain. 

— C'est juré, disait Tieunette; nous avons juré 
tous les deux... Mais maintenant, s'il allait croire 
que je suis une voleuse. Ah ! Madeleine, ma peine 
est grande ! 



NÊNE. 213 

Madeleine prit la petite par les épaules, tendre- 
ment. 

— Voyons! lu vas d'abord te taire... puis, essuyer 
tes \eux... Je sais d'où vient le mal : c'est une vieille 
rancune qui remonte... H y a des choses que tu 
ignores, vois-tu... Je vais écrire à Gédéon, moi; dès 
qu'il saura que Boiseriot était ton voisin, il com- 
prendra. Je t'assure qu'il ne doutera pas de toi une 
Seule minute. 

— Bien vrai? 

-— Je te le jure. Tu t'affoles pour peu de chose, 
ma pauvre petite. En voilà une fille sensible! 

Elles furent un moment san^ parler et les enfants 
prirent de la hardiesse. 

Tiennette, dont le sourire renaissait à travers les 
larmes, caressa la tête frisée de Jo. 

— Il m'avait vue avant toi, ce mignon, dit-elle à 
Madeleine. 

Et puis, à propos de l'enfant, un souvenir surgit 
au milieu de son chagrin et elle continua : 

— Ce Boiseriot est tout de même un mauvais 
gars; il ne t'aime pas plus que moi, apparemment. 

— Pourquoi dis-tu cela? demanda Madeleine avec 
inquiétude. 

— C'est qu'avant-hier, je l'entendais donner les 
nouvelles à Jules l'Innocent... et il y en avait une 
pour toi, une que tu n'as sans doute point été con- 
tente d'apprendre... Mais tu étais bien au courant 
avant Boiseriot, j'imagine? 

Les mains de Madeleine se crispèrent aux épaules 
de Tiennette. 



214 NÊNË. 

— Jules? Je ne l'ai pas encore yu... il n'est pas 
venu... De quoi veux-tu parler? Je ne sais aucune 
nouvelle... 

— Vraiment? A Chantepic c'est tout un bruit. 

— Mais enfin, qu'est-ce qu'il y a? 

Madeleine, blanche comme une morle, haletait. 
Mais la petite sœur ne le remarqua point et elle dit 
sur un ton un peu moqueur et presque enjoué : 

— Eh bien, c'est que ce pauvre Michel Corbier 
se marie avec Violette la tailleuse... Ce sera vers le 
commencement de l'été. Aujourd'hui, précisément, 
il doit lui acheter sa bague de lîancée. 

Alors, seulement, Tiennelte sentit que les mains 
de sa sœur glissaient de ses épaules. Elle se retour- 
na : Madeleine, évanouie, gisait sur le talus. 



Tout d'un coup, Madeleine avait décidé d'envoyer 
Lalie à l'école. 

C'était une idée bien inattendue qui lui était 
venue; une idée bizarre comme il lui en venait beau- 
coup d'ailleurs, depuis la mauvaise nouvelle. 

Elle s'était soudain jugée très coupable de priver 
d'instruction une grande fillette qui allait sur ses 
huit ans. 



NÊNE. 215 

— A l'ccolc, ma petite! il est grand temps î... 
Je t'ai appris à lire et à former tes lettres, mais pour 
les autres enseignements je ne suis pas assez savante. . . 
A l'école!... Tu me ferais reproche plus tard. 

Et puis elle avait la crainte d'être tournée en 
dérision quand l'Autre aurait pris sa place, l'an- 
goisse de paraître la moins raisonnable et la moins 
vigilante. 

Elle résolut de ne pas môme attendre la rentrée 
de Pâques qui était proche. 

Mais elle voulait que la petite fût vêtue de neuf et 
bellement; et quant à puiser pour cela dans la bourse 
de la maison, non, par exemple. 

Prenant son livret, elle s'en fut donc trouver les 
messieurs de la Caisse d'Épargne et elle retira, d'un 
coup, les cent francs qui lui restaient. Puis, avant 
de quitter la ville, elle fit toutes ses emplettes, de 
sorte que le lendemain qui était un lundi elle put 
conduire la petite à Técole. 

Elles partirent toutes les deux de bon matin. 
Lalie trottait en avant. Ah ! la galante robe achetée 
toute faite à une ouvrière de ville! la galante robe 
et le joli panier fanfreluche ! Madeleine en était 
glorieuse. Son cœur était bien serré — il l'était 
toujours maintenant — mais une pensée lui était 
réconfort. 

— Cette petite, jamais elle ne m'aura en oubli... 
Quoi qu'il arrive, quand elle se ru ppellera son temps 
de jeunesse, elle se dira : « pour mon premier matin 
d'école, c'est Madeleine qui m'a prise par la main... » 
C'est un souvenir, marqué pour la vie. 



m mm. m 

Quand elles furent a Sl-Auibroise, Madeleine 
acheta une I)elle tranche de miche et du pâté de 
charcutier; et puis encore du chocolat et des pra- 
lines. 

— Tu mangeras d'abord ta miche avec la viande, 
puis cette tartine de confitures. Tu donneras des 
pralines aux autres petites pour qu'elles t'aiment 
bien. 

Madeleine frappa à la porte de l'institutrice pour 
présenter Lalie et donner ses explications. 

L'institutrice parut. C'était une demoiselle assez 
âgée, en robe noire tout unie. Elle les fit entrer; 
Madeleine laissa ses sabots à la porte, mais Lalie, 
s'avançant avec ses galoches neuves, faillit tomber, 
car le parquet était comme une vitre. 

L'institutrice prit une feuille de papier et écrivit 
ce que lui disait Madeleine : 

— Elle s'appelle Eulalie Corbier... native des 
Moulinettes, le 27 de novembre... Elle n'a que sept 
ans mais le malheur n'a pas attendu qu'elle fût 
grande : sa mère est morte. 

La voix de la demoiselle vint, très calme. 

— Je sais... Je l'ai eue dans ma classe, sa mère; 
c'était une bonne élève d'ailleurs. 

— Je le crois, dit Madeleine... Cette petite aussi 
sera fine et vons donnera du contentement. Ah ! 
mademoiselle, je désire que vous en preniez bien soin ! 

L'institutrice avait fini d'écrire; elle marqua un 
peu d'étonnement. 

— Mais nous prenons soin de toutes nos élèves î 
dit-elle. 



NÊNE. 217 

Madeleine rougit. 

— Je sais bien, balbuiia-t-elle... J'ai entendu 
vanter votre école, croyez-le, Mademoiselle. Mais... 
c'est que... cette petite n'est pas comme les autres. 

L'institutrice se mit à sourire ; légèrement, oh bien 
légèrement! ses yeux posés sur Madeleine demeu- 
rèrent calmes et froids. 

A son tour elle dit ce qu'elle avait à dire, en peu 
de mots ; et sa voix était sans rudesse comme sans 
douceur. 

— Vous venez trop tôt ou trop tard. Il n'y a que 
trois rentrées : la première en octobre, la seconde 
en janvier, la dernière à Pâques. Comme cette enfant 
est déjà âgée, nous la prendrons... bien que ce ne 
soit pas conforme au règlement. 

Puis, se levant, elle reconduisit Madeleine et 
Lalie. 

— Excusez-moi, dit-elle, j'ai un peu de travail... 
Que la fillette aille jouer avec les autres. 

Quand elle eut refermé la porte, Madeleine se 
sentit en détresse. Elle se pencha vers la petite. 

— Lalie, veux-tu t'en revenir chez nous? 
Lalie, le cœur gros, ne répondit pas. 

— Ma mignonne, si tu veux, nous allons nous en 
retourner... Allons, viens! 

Elle se releva, prit renraiit par la main et elle se 
dirigea bien vers la grille!... Mais comme elle allait 
la francliii', une arrivante lui barra le passage. 
C'était une demoiselle toute jeune, pas très grande, 
pas très jolie non plus, avec une figure pâlotte et des 
yeux loucheurs. 



218 NÊNE. 

— Bonjour! dit-elle; vous m'amenez une petite 
nouvelle? 

Comme Madeleine restait interdite, elle expliqua : 

— Je suis la sous-maîtresse... elle sera dans ma 
classe. 

Et tout de suite, elle se baissa pour embrasser 
Lalie. 

— Bonjour, ma belle mignonne! tu es contente 
dfG venir à l'école? Je te donnerai un beau livre avec 
des images.., et puis nous nous amuserons, tu ver- 
ras ! Comment t'appelles-tu? 

— Elle s'appelle Eulalie, dit Madeleine. 

— Eulalie, sais-tu jouer à la poupée? ou bien à 
cache-cache? Je t'apprendrai à danser la ronde... 
Comme tu as une belle robe, Eulalie! J'en voudrais 
une toute pareille... Et ce panier! Qui t'a donné un 
si joli panier? 

Lalie souriait, les yeux fixés à terre. Madeleine 
dit : 

— Allons, ne sois pas si sotte ; réponds à la de- 
moiselle. 

— Oui réponds-moi ! Je ne suis pas méchante... 
Où as-tu trouvé ce beau panier ? 

— C'est Nene qui me l'a donné. 

— Nône? 

— C'est moi qu'elle appelle ainsi, dit Madeleine. 
Elle n'a plus sa mère, c'est moi qui l'ai élevée, ainsi 
que son petit frère. 

La sous-maitresse souleva l'enfant, la tint sur sa 
poitrine; apercevant la cicatrice de la joue, elle 
demanda : 



NfiNE. 210 

— Que lui est-il donc arrivé? 

— Elle s'est brûlée, dit Madeleine; c'est une en- 
fant qui a eu du malheur... Voyez! ses cheveux 
n'ont pas encore repoussé et ses pauvres petites 
mains ne guériront pas. 

La figure p:Hotte devint tout à fait blanche et les 
tendres yeux loucheurs s'emplirent de larmes... Ma- 
deleine se mouchait. 

— Ce n'est pas ma faute, allez, mademoiselle ! 
il ne faudrait pas le croire... ce ne serait pas juste! 
Si l'on m'avait écoutée, le malheur ne serait pas arri- 
vé... Je n'ai pas de reproche à me faire... Cette petite, 
Mademoiselle, je Taime bien... je ne peux pas vous 
dire combien je l'aime... On s'attache vite aux en- 
fants, voyez- vous... Je suis contente que vous la 
preniez dans votre classe ! . . . Vous veillerez sur elle. . . 
Qu'elle ne coure pas trop!... Elle a ce qu'il faut 
pour manger... Elle retiendra tout ce que vous vou- 
drez lui apprendre; elle est tine, c'est moi qui vous 
le dis... Elle sait lire déjà et elle écrit! vous verrez 
comment elle écrit ! Moi, je ne suis pas savante, sur- 
tout pour le calcul ; sans cela je lui en aurais appris 
bien davantage... Elle vous aimera mademoiselle; 
vous n'aurez pas besoin de la mettre en pénitence, 
croyez-moi; d'ailleurs, avec elle ce ne serait pas la 
bonne manière... Et puis, ça pauvre qui n'a pas de 
mère... 

Cinq ou six petites étaient venues du fond de la 
cour, l'œil rond et l'oreille au guet. Madeleine pleu- 
rait. 

La demoiselle couvrait de baisers les menottes 



2^0 NÊNE. 

brûlées et pleurait aussi ; sur son visage blanc, de 
grosses larmes claires coulaient qu'elle n'essayait 
point de retenir. Elle dit : 

— Vous pouvez être tranquille; je veillerai sur 
elle... Je l'aimerai bien autant que les autres! et 
sans doute même un peu plus î 

Puis elle essuya ses yeux et son sourire revint : 

— 11 ne faut pas pleurer, dit-elle; nous ne som- 
mes pas raisonnables ! Ge n'est pas ainsi qu'on ha- 
bitue les enfants. 

Tournée vers la cour, elle appela î 

— Jeanne! Elise ! 

Deux jolies petites à mine futée accoiirui'ent. 

— Vous voyeZj c'est une nouvelle... Elle s'ap- 
pelle Eulalie... Embrassez-la et prenez-la par la^ 
main... C'est cela !... Moi, je porterai le panier ;rtous 
irons voir l'école et puis nous nous amuserons... 
Vous, dit-elle tout bas à Madeleine, il faut que vous ' 
vous en alliez... Au revoir!,.. Et soyez tranquille! , 

Elle descendit par la cour, babillant avec lès 
trois petites; mais tout à coup, Madeleine cria : 

— Lalie! 

Lalie se retourna, indécise. Madeleine était res- 
tée à la même place et elle se mouchait, elle se mou- 
chait... 

— Lalie! au revoir, ma petite ! 
La sous-maitrcsse leva la main et puis, en riant, 

elle fit un geste qui voulait dire : j 

— Allez- vous-en ! Allez- vous-en donc! 
Comme Madeleine ne bougeait pas, elle emmena 

les petites et les fit entrer àl'écolei 



Alors, seulement, Madeleine s'en alla. Elle s'en 
alla bien vite, courant presque et puis, petit à petit, 
elle ralentit sa marche; ses pieds traînèrent, elle 
s'arrêta. 

Est-ce qu'elle avait fait toutes les recommanda- 
tions nécessaires? Eh bien, non, justement! elle n'a- 
vait pas dit de remettre' la capeljne à la sortie... 
Et si la petite s'ennuyait trop, qu'en ferait la de- 
moiselle? Peut-être, si elle prenait à pleurer, serait- 
il préférable de la ramener... 

Madeleine revint vers l'école. La classe était com- 
mencée; elle n'osa pas pénétrer dans la cour; elle 
resta sur la route, s'assit au pied de la muraille, 
sur une pierre. 

Le bruit des deux classes venait à elle, confusé- 
ment. D'un côté, on entendait une sorte de murmure 
égal, un bourdonnement de voix discrètes. De l'au- 
tre, le petit ménage était plus bruyant ; des sabots 
claquaient, des boîtes tombaient ; des voix douce- 
lettes chantaient l'alphabet sous la conduite d'une 
voix plus grave, mais jeune aussi et très flexible ; 
prestes, des volées de rire partaient. 

— Elles n'ont pas de chagrin, les petites, pen- 
sait Madeleine. Pourvu qu'elles ne se moquent pas 
de Lalie ! C'est peut-être à cause d'elle qu'elles rient 
si souvent... 

Elle se leva et vint s'asseoir juste devant la classe 
de la sous-maîtresse. 

Passa un meunier qui était d'humeur faraude et 
qui se mit à plaisanter. Puis ce fut, conduisant une 
carriole, Bouju, cet ancien amoureux de Madeleine 



222 NÊNE. 

qui, naguère encore, l'avait priée honnêtement. 
Bouju arrêta sa bête pour donner le bonjour, puis 
il s'informa de la Clarandelle, de Tiennette, de toute 
la parenté. 

Madeleine lui répondit vite et tout droit, en peu 
de mots. Elle s'impatientait parce qu'elle n'enten- 
dait plus le bruit de l'école. 

Quand Bouju partit enfin, l'heure de la sortie 
avait sonné. Madeleine courut à la grille, mais la 
sous-maîtresse l'ayant aperçue vint rapidement au 
devant d'elle : 

— Ne vous faites pas voir, chuchota-t-elle; vous 
auriez mieux fait de partir... Cela va très bien; je 
crois qu'elle sera facile à accoutumer. D'ailleurs, 
elle est grande déjà... Tenez, la voici là-bas... dans 
la ronde avec les autres... Mais, cachez-vous, je 
vous en prie ! 

Madeleine recula jusque sur la route. La demoi- 
selle, tout de suite, s'en fut rejoindre les écolièreset 
prit place dans la ronde à côté de Lalie. 

— A toi, mignonne... à toi d'entrer... Qui embras- 
ses-tu? 

Lalie s'approcha timidement et comme la demoi- 
selle se baissait, elle lui sauta au cou. 

— Lalie! Lalie! A midi, tu prendras ta capeline! 

Toutes les têtes se retournèrent. Qui était celle-ci 
dont on ne voyait, au-dessus de la muraille, que le 
haut de la figure? La demoiselle haussa les épaules; 
Lalie se mit à sourire en rougissant... et ce fut elle 
qui la première recommença le jeu. 



NÊNE. 223 

Derrière la muraille, les cheveux blonds et les 
yeux gonflés disparurent. 

— Elle est déjà hcibituée... J'en suis contente! 
Elle ne pense déjà plus à moi... Il faut voir comme 
elle embrasse la demoiselle! J'avais de la crainte 
et cela va très bien... Tant mieux ! Je suis contente, 
bien contente! 

Sur la route des Moulineltes, Madeleine murmu- 
rait : « Je suis contente! » et de grosses larmes lui 
brouillaient la vue. 

De cette première journée d'école Lalie fit tout 
un conte. 

— Si tu savais, Nene, comme on s'amuse! La 
demoiselle m'a fait chanter; elle a dit que je serais 
la première. 

— Tu l'aimes déjà, la demoiselle? 

— Oh oui! elle est mignonne! Quand on Tem- 
brasse, ses cheveux sentent bon... Elle m'adonne 
une rose en papier. 

— Comme celle que je t'avais achetée à l'assem- 
blée de St-Ambroise? 

— Oh! plus belle! 
Madeleine pensait : 

— C'est bien heureux que la demoiselle ait su la 
prendre... 

Et son cœur était gros. 

A la maison, pendant qu'elle préparait le repas, 
elle vit la petite fort occupée à se regarder dans un 
miroir; elle s'approcha sans bruit : Lalie s'elTorçait 
à loucher pour ressembler à la demoiselle. 



224 NÊNE. 

Le lendemain soir, ce fut le même enchantement : 

— Tu n'as pas été punie? demanda Madeleine. 
La petite leva des yeux moqueurs. 

— Punie! Pourquoi punie? 

— Pendant tout ce temps, tu ne t'ennuies pas?... 
Tu ne songes pas à Jo?... ni à moi? 

— Jamais! 

Madeleine ne questionna plus. 

Le mercredi elle chercha un prétexte pour retenir 
Lalie, mais elle eut si helle musique qu'elle dut 
céder. 

La semaine passa. Lalie ne parlait plus que de son 
école, que de sa rnaîtresse. La nuit elle en rêvait 
tout haut et c'était pour Madeleine une torture 
cachée, inavouable, honteuse. 

Le lundi suivant el!e eut une minute de joie 
coupable. 

Elle était allée après quatre heures du côté de 
St-Ambroise attendre Lalie. Quand In petite parut, 
son panier au bras, Madeleine vit qu'elle marchait 
tristement et qu'elle avait les yeux rouges. 

D'un élan elle la rejoignit, l'enleva en ses bras. 

— Qu'est-ce que tu as?... Tu viens de pleurer!... 
Elle t'a punie? 

Lalie éclala en sanglots. 

— Elle t'a punie! elle Vu punie! 
Lalie seeouqit la tôle. 

-- Non ! Non ! 

Mais Madeleine, sans entendre, la serrait, l'em- 
portait, la reprenait. 



NËNE. 2'25 

— Ail! la inéchanle!... Elle t'a battue! 

— Non ! non ! 

— Qu'est-ce qu'elle t'a fait? dis-le moi... Je la 
gronderai, moi, la méchante, et tu n'iras plus à son 
école ! 

Lalie se débattait; elle réussit à glisser jusqu'à 
terre, puis elle cria, tout en colère : 

— Non! elle n'est pas méchante! Je ne veux pas 
que tu la grondes!... Qui t'a dit qu'elle m'avait 
battue ? 

— Mais tu pleures encore... 

— C'est à cause des petites... qui ne sont pas 
sages... qui ne veulent pas apprendre à lire... Elle a 
dit qu'elle s'en irait, que nous ne la verrions plus! 

Madeleine, interdite, les bras ballants, regardait 
l'enfant et son cœur était déchiré de jalousie. 

Le lendemain, elle déclara que Lalie avait mau- 
vaise mine, qu'elle toussait la nuit et qu'elle n'irait 
plus à l'école. 

La petite se mit à crier, mais Madeleine se gen- 
darma et fut la maîtresse. 



Ta mère n'est pas bien forte; ses douleurs sont 
revenues. Elle se plaint de toi qui ne vas pas la voir. 

C'était un petit vieux du Coudray qui, de passage 
aux Moulinettes, donnait les nouvelles à Madeleine. 

15 



226 NÊNE. 

Elle secoua la tête et répondit avec un peu d'hu- 
meur : 

— ■ C'est que je n'ai pas le temps, aussi ! En plus 
de mon travail j'ai des enfants à surveiller. Mon 
frère n'est-il pas là-bas, lui?... Et mes sœurs qui ont 
quasi tous leurs dimanches libres, ne peuvent-elles 
pas les passer au Coudray? 

— Tu es l'aînée, dit le vieux; tu dois être la pre- 
mière à soutenir ta mère. 

Et puis, pour son plaisir, il commença un lent 
discours plein d'amertume. 

— Les anciens ont toujours tort... Qu'est-ce qu'ils 
font sur la terre?... Tant qu'on peut travailler, cela 
marche encore... mais après, il faudrait mourir 
tout de suite... 

Madeleine l'interrompit. 

— C'est bon! dit-elle; vous direz à maman que 
j'irai la voir un de ces jours. Qu'elle prenne patience 
et qu'elle se soigne bien pour que je la trouve 
guérie. 

Le vieux releva le propos. 

— Qu'elle se soigne bien! Et avec quoi? Dis, avec 
quel argent achètera-t-elle ce qu'il faut? 

Madeleine rougit. 

— C'est vrai, je suis un peu en retard... dites à 
maman qu'elle m'excuse. 

— Je trouve qu'elle a déjà trop excusé... Je sais 
que c'est le troisième mandement qu'elle t'envoie. 
Elle est meilleure que moi, la mère. 

Madeleine rougit de plus belle. 



NfîNE. 227 

— Eh bien, tenez, je vais vous donner l'argent 
et vous le lui remettrez. 

Elle ouvrit son armoire. 

— C'est que je ne suis pas riche, moi aussi, mur- 
mura-t-elle. 

Elle vida sa bourse dans le tiroir. 

Eh bien ! ce n'est pas possible ! Il ne lui reste plus 
que douze francs, juste ce qu'elle voulait donner à 
sa mère. Depuis quelque temps elle a puisé, puisé 
et maintenant, voilà le fond. Comment faire? Eh! 
que Fridoline donne un peu plus, que Tiennette se 
prive d'un ruban! Son argent à elle, elle ne peut 
pas s'en passer. Est-ce qu'elle va refuser quelque 
chose aux enfants, au moment où l'on va la séparer 
d'eux! 

Elle referme la bourse, elle referme le tiroir, elle 
referme l'armoire... Et elle dit au vieux étonné : 

— Tout bien réfléchi, que maman attende un peu; 
j'irai moi-même lui porter son argent, car j'ai à 
lui parler. 



— Tiens, celui-ci, que veut-il encore? 

Madeleine, maintenant que le vieux était parti, 
voyait arriver son frère. 

Il était très rouge et ses yeux brillaient. Il entra 
lourdement, se laissa choir sur un6 chaise. 

-^ Salut, MadelonI 



228 NÊNE. 

Elle dit sèchement : 

— Salut, donc! Que veux-tu? 
Il se mit à rire. 

— ' Tu le sais bien, parbleu! 

— Mais non, je ne le sais pas. 

Il cligna de l'œil, fit mine d'aligner des sous sur 
la table. 

— De l'argent! encore de l'argent! Tu tombes 
mal : je ne donne plus rien. 

— Il ne s'agit pas de donner, mais de prêter... 
Et tu peux être sans crainte : ne suis-je pas ton 
frère? 

Madeleine haussa les épaules. 

— Te donner de l'argent! pour que tu ailles à 
l'auberge et que tu en sortes ivre comme tu l'es en 
ce moment? Ou bien pour que tu le portes encore à 
cette fille? Dis, c'est pour cela? Eh bien, non! c'est 
assez maintenant! 

Cuirassier se leva, tout de suite en colère. 

— J'ai à te dire que tu déraisonnes, Madeleine, 
lança-t-il, et que tu m'offenses grandement. Jamais 
je n'oublierai tes paroles; elles sont entre nous pour 
la vie. Tu as parlé sans cœur et sans esprit comme 
une qui n'a jamais aimé personne. 

Du coup, elle fut sur lui. 

— Tais-toi! Va-t'en! Vous me rendez folle, tous, 
tant que vous êtes! Tais-toi!... Ah! je n'aime per- 
sonne! Eh bien, regarde là-bas dans le courtil... tu 
vois ces petits : en voilà deux que j'aime... Et je 
pense qu'ils en valent d'autres, je pense qu'ils va- ; 
lent celle qui te rend fou et qui te rend méchant et 



NÊNE. 220 

qui te rend lâche!... Oui, vous me faites rire... avec 
vos airs... Ils sont là tous à faire leurs simagrées... 
« Nous aimons Pierre ou Maurice ou Jacqueline... 
toi, Madeleine, tu ne comprends pas... » Voyez-vous 
ça?... Sans chercher ailleurs, ces petits qui sont là, 
je me ferais couper en morceaux pour eux. Est-ce 
que cela compte pour vous tous?... Mais regarde-les 
donc ces petits, grand fou que tu es! 

Les deux mains à plat sur la poitrine de son frère 
elle le poussait vers la porte. 

— Regarde-les ! Je veux que tu les regardes ! Je 
crois qu'ils sont aussi beaux que ta Violette, et ils ne 
me trahiraient pas comme elle t'a trahi... Eh bien, 
on va me les arracher... et c'est elle précisément, 
qui va faire ce beau coup! 

— Tu mens! 

— Je mens! Mais tu es donc tout à fait inno- 
cent?... Le mariage est dans trois semaines. 

Cuirassier recula, la figure décomposée et des 
mots de douleur bourdonnèrent en sa grande poi- 
trine. 

— Madeleine, le malheur est sur ma vie! 

— Et sur la mienne, est-ce donc le bonheur qui 
règne? Mais qui s'en occuperait? Pas toi, à coup 
sûr!... Il n'y a que Violette; tout pour Violette! 
Va-t'en!... Ah mon argent! tu le lui porterais en- 
core et elle serait bien capable de le prendre... Cet 
argent, il n'est pas à moi, il est à ces enfants que 
tu vois. A cette heure, je trouve qu'elle les a assez 
volés, ta coureuse!... Je la hais! Tu ne sais pas 
comme je la hais!... Tu ne sais rien, toi!... J'avais 



250 NÈNE. 

une petite, la plus mignonne du canton, la plus mi- 
gnonne du monde et la plus fine; eh bien, à cause 
de ta Violette, j'ai failli la voir mourir, la voir brû- 
ler, toute vivante! et maintenant ce n'est pas encore 
assez, elle me la prend! Elle me prend Lalie, elle 
me prend Jo, elle me prend tout!... Tout ce que je 
leur ai dit, elle le démentira ; elle changera leur re- 
ligion, elle changera leur cœur... Si elle peut, dans 
leur souvenir, elle effacera jusqu'à mon nom!... Ah! 
Damnation! Je la hais!... Toi qui me parles d'elle, 
va-t'en! va-t'en! 

Cuirassier, toujours à reculons, avait gagné le 
seuil... 11 n'écoutait pas. En ses yeux élargis par 
l'ivresse, une flamme de folie s'était levée. 

il tendit le bras; sa main de géant s'ouvrit, se 
referma, joua plusieurs fois comme une énorme 
pince. 

— Le malheur est sur ma vie!... Si un homme 
est devant moi, priez pour lui, je ferai un coup de 
galères ! 



Michel arrivait de Chantepio où il était allé faire 
les dernières démarches. Tout était enfin réglé : il 
serait baptisé le dimanche précédant le mariage. Le 



NÊNE. 251 

prôtre consentait à faire les choses simplement, sans 
bruit, sans apparat, sans insolence de victoire. Mi- 
chel en était content. Il dit sa joie à Madeleine qu'il 
tenait maintenant au courant de tout. Elle répondit 
quelques mots seulement et sur un ton de politesse 
indilïéreate. 
Alors il se tourna vers les enfants : 

— On a pensé à vous, dit-il; tiens, Jo. 
11 tendit à l'enfant un sac de dragées. 

— Et loi, Lalie, viens voir! 

Madeleine s'arrêta de travailler; Lalie s'était 
approchée, curieuse. 

— Regarde cette boite... en as-tu jamais vu une 
aussi belle? 

Il mit sur la table une boîte à ouvrage recou- 
verte de peluche bleue, puis il l'ouvrit avec une 
toute petite clef. 

— Tiens! il y a tout ce qu'il faut pour coudre... 
Et ce nom qui est écrit ici, saurais-tu le lire? 

La petite épela : 

— Eu-la-lie... c'est mon nom, à moi. 

Lalie tendit la boite à Madeleine qui l'ouvrit et, 
tout de suite, regarda ce nom écrit à l'intérieur. 

C'étaient, sur un petit carré de toile finement 
cousu, des lettres brodées avec du coton de cou- 
leur et ce n'était pas du travail mal fait. 

Madeleine pinça les lèvres; ses yeux devinrent 
secs et bizarres. Brusquement, elle ferma la boîte, 
l'ouvrit encore, la referma..., crac! cracî... Et tout 
à coup ses gros doigts entrèrent dans le carton, 
brisant le couvercle, aplatissant tout. 



232 NÊNE. 

— Tiens! dit-elle, je lai bien cassée!... Elle 
n'était pas solide; je t'en achèterai une autre. 

Et, prenant les deux enfants par la main, elle 
sortit de la maison. 

Le ciel était ouvert; la terre reposait. Ce n'était 
pas encore la nuit, mais en ce crépuscule domini- 
cal, les champs ne retentissaient pas du travail des 
homm.es. Le vent était mort; rien ne s'acharnait; 
toute vie était étendue. 

Madeleine avait conduit les enfants près de l'étang 
et, avec eux, elle s'était assise au pied du grand 
chcne sous les feuilles immobiles. 

La paix était souveraine. Les enfants ne jouaient 
pas; ils avaient des gestes doux et posaient des 
questions inattendues. 

Madeleine leur répondait lentement. 

C'était comme un pèlerinage qu'elle faisait. Sous 
ce chêne, en un jour pareil, un grand émoi l'avait 
fait défaillir. Alors, la joie était en elle et, par 
grâce de jeunesse et par illusion d'amour nouveau, 
les belles heures à vivre s'étendaient innombrables. 
Maintenant, elle était malade, maintenant elle n'o- 
sait plus regarder en avant, maintenant elle venait 
pour l'adieu. 

Corbier se mariait dans dix jours. Elle n'avait 
plus qu'une semaine à passer aux Moulinettes. Une ■ 
semaine!... et puis s'en aller!... Loin de Lalie, loin ' 
de Jo, recommencer une vie nouvelle. C'était pire 
que la mort! 

Allons! c'était un mauvais rêve! Elle allait se 
réveiller, ne plus souffrir; elle allait trouver la tête 



NfîNE. 233 

de Lalie sur sa poitrine... et, là, dans le petit lit, à 
côté, Jo, les yeux rieurs, dirait : 

— Nene, tu as beaucoup dormi! 

Non, ce n'était pas une chose possible! Elle prie- 
rait... Le Bon Dieu ne permettrait pas... il mettrait 
une pierre devant la roue écraseuse, il verserait le 
chariot dans le fossé... Il y aurait un accident, un 
choc sauveur... 

— Nône, les nuages qu'est-ce que c'est? où vont-ils? 

— Ce sont les petits moutons du Bon Dieu qui 
s'en viennent au pacage. 

Le ciel, grand ouvert, était comme une belle 
prairie rase; quelques flocons blancs y voyageaient 
cependant et, à cause de cela, il paraissait assez 
proche. 

Jo, la main levée, disait : 

— Nêne, la lune, elle n'est pas haute! 

— Nêne, continua Lalie, il y a des choses sur la 
lune. 

Madeleine répondit : 

— C'est un petit bonhomme qu'on y voit... tout 
petit et bien vieux... Sur son dos, il a un fagot 
d'épines pour chauffer son four. 

— Nêne, demanda Jo, derrière les nuages, 
qu'est-ce qu'i4 y a? 

— Il y a le Temps, répondit Lalie... et c'est le 
Bon Dieu qui y demeure. 

— Le paradis, Nêne, où est-il? 

— Ma petite, on ne le voit pas quand on est 
vivant; mais ceux qui n'aiment pas le péché y vont 
quand ils sont morts. 



234 NÊNE. 

— Nône, dit Jo, je ne sais pas comment ils font 
pour y monter et pour s'y tenir ! 

— Ils n'ont pas de peine... ce sont des choses 
difficiles à te dire. 

Lalie montra l'eau tranquille où se reflétait le 
bleu sombre du ciel et les nuages. 

— Regarde Nêne! il y a un autre Temps au fond 
de l'eau. 

— C'est le monde du dessous, dit Madeleine. 

— Y a-t-il aussi des gens dans celui-là? 

— Oui, dit Madeleine, il y en a. 

— Nêne, dit Jo, je crois qu'ils ne sont pas à leur[aise ! 
Aux lèvres de Madeleine remontaient les contes 

de la vieille tante folle; mais elle les trouvait 
effrayants et mauvais à cause de cela ; elle ne dit 
que ce qui était sa croyance. 

— 11 y a trois mondes... Le monde du dessus qui 
est le bon... Le monde du milieu : c'est le nôtre, il 
est bon et mauvais... Le monde du dessous : priez 
pour nous ! C'est le poison ; le mal en sort comme 
une fumée noire... Il y a trois movdes qui ne se res- 
semblent pas. Nous en connaissons un; dans les 
autres les choses ne sont pas pareilles; personne ne 
peut comprendre; nos yeux ne servent de rien, ni 
nos oreilles. 

Elle parlait avec douceur et sa peine s'apaisait. 
Avec le soir, une grande pitié tombait du ciel. 

— Quand nous serons morts, nous irons en haut 
ou en bas selon la justice. Ceux de là-haut, ce sont 
ceux qui ont aimé; ils aiment encore? ils veillent 
sur nous. 



NÊNE* 235 

— Ils nous voient donc? demanda Lalie. 

— Ils nous voient. Ainsi, pour vous, mes petits... 
Elle hésita, ne sachant comment dire ce qui lui 

venait au cœur. 

— Pour vous, il y a de l'aide, là-haut. Votre mère 
est au Paradis et vous regarde. Elle vous aime; per- 
sonne ne peut vous aimer autant qu'elle... personne! 

Les enfants se taisaient, les yeux larges. Made- 
leine pensait tout haut et sa parole montait comme 
une prière. 

— Elle veille sur vous... Elle doit bien savoir 
que je vous aime aussi... Qu'elle me soit donc se- 
courable!... Si je viens à m'en aller, je lui demande 
de me préserver de l'oubli... 

— Mais tu ne t'en iras pas, Nêne! dit Jo. 

— G'est-il que tu veux mourir? demanda Lalie. 
Elle ne répondit pas et la petite demanda encore : 

— Si tu mourais, irais-tu là-haut, toi aussi? 

— Je ne sais pas. 

— Tu serais forcée d'y aller... autrement, com- 
ment ferais-tu pour nous voir? 

Madeleine attira les deux enfants sur sa poitrine. 

— Quand je m'en irai , je ne pourrai peut-elre 
plus vous voir. Je ne suis pas votre mère, moi ; je 
suis... non, je ne suis pas votre mère... Votre mère 
est morte. Elle était bonne, votre mère... oh! bien 
meilleure que moi!... Et elle était belle!... Jamais 
une autre ne sera aussi belle... C'est elle qu'il faut 
aimer le plus, mes petits... plus que moi... plus que 
toute autre... 

Elle parlait à voix basse, lentement, pour don- 



236 I^ÊNE. 

ner le temps à ses paroles de laisser leur marque. 

— Vous pouvez bien aussi aimer les autres... 
Tous pouvez bien maimer, moi... ce n'est pas dé- 
fendu ! Mais que votre maman soit la première ; je 
ne serai pas jalouse... Oui, vous pouvez m'aimer... 
Quand vous serez grands, vous pourrez dire : ce 
n'était pas notre mère, mais nous nous souvenons 
d'elle tout de môme... Ce sera ma part; je serai bien 
contente. 

Laîie, dont la pensée était en nouvel et grand tra- 
vail, demanda : 

— Tu n'es pas notre mère... ni notre tante, ni 
notre cousine... tu parles de t'en aller... Alors, qui 
donc es-tu ? 

— Qui je suis, moi?... qui je suis? 

Jo, levant sa tête jusqu'au cou de Madeleine, dit, 
très étonné par celte question : 

— Qui elle est?... Eh bien, elle est Nêne! 

Et, serrés l'un contre l'autre, ils. ne parlèrent pas 
davantage ce soir-là. 



Tout était prêt. Il n'y avait plus rien à dire main- 
tenant, plus rien à faire. Inutile de pleurer, de prier, 
de se débattre... Il n'y avait qu'à s'en aller. 

Encore une niiif, sept ou huit heures à peine... 

Le mariage était le mercredi, mais, dès le lundi, 



NÊNE. 257 

la mère de l'Autre venait s'installer avec une parlie 
de son mobilier ; et Madeleine ne serait pas là pour 
recevoir cette femme qui venait en conquérante. 

Pour la dernière fois, elle avait déshabillé les 
enfants. Raidie, elle les avait déshabillés comme à 
l'habitude, en jouant, pour ne pas les affliger ; et 
elle les avait couchés tous les deux dans son lit à 
elle. Pour la dernière fois, elle avait livré sa tête à 
Jo : il lui avait froissé les oreilles, il avait défait son 
chignon. 

Maintenant, Jo doiniait, Lalie dormait ; dans la 
chambre aux hommes, le jeune valet ne remuait 
plus. 

La maison était noire, mais au dehors le crépus- 
cule n'en finissait pas. 

Madeleine s'assit près de la fenêtre, ouverte 
encore. Sur une chaise, à côté d'elle, il y avait un 
petit paquet de linge ; c'était tout ce qui lui restait 
aux Moulinettfts ; ses autres bardes étaient déjà par- 
ties... Michel l'avait payée le matin... 

C'était fini. 

Elle ne pleurait pas, elle ne bougeait pas, ses che- 
veux tombaient sur sa figure ; elle ne sentait ni ses 
bras ni ses jambes ; toute sa vie était en sa poitrine 
où son cœur s'acharnait. 

Du jardin, les œillets de bordure envoyèrent une 
odeur très douce ; un chant de rossignol entra ; puis, 
du côté de l'étang, les rainettes commencèrent à se 
faire entendre et, bientôt, leurs voix innombrables 
furent partout. 

Madeleine se forçait à murmurer : 



238 NÊiNE. 

— Je n'habiterai plus ce bel endroit ; j'étais 
accoutumée et cela me fait mal de partir... Je regret- 
terai la maison qui est avenante... je regretterai 
l'étang, le ruisseau où je lavais... Où trouverai-je un 
jardin aussi bien à ma commodité? Je ne verrai plus 
le buisson de lilas ni les rosiers du courtil... 

Elle cherchait à égarer sa peine par ces petits che- 
mins. Ah pauvre ! suis donc la grande route ! Ces 
deux chétifs qui dorment et dont tu n'entends seule- 
ment pas le souffle, tiennent tous tes amitiés prison- 
nières... 

— J'étais la patronne, ici; en la maison, tout 
allait par ma voix... Ailleurs, cela changera ! 

Ya, va, ta malice est courte î 

— Je serai rudoyée ; j'irai aux champs avec les 
hommes. 

Il s'agit bien de cela ! Ah ! si l'on voulait, elle 
ferait bien toute l'année le travail d'un valet, elle 
moissonnerait bien, elle porterait bien les fardeaux. 

— Bonsoir, Madeleine ! 

Elle releva la tête ; un homme qu'elle n'avait point 
entendu venir était dans le courtil. 

— Bonsoir, dit-elle. 
Alors l'homme s'avança. 

— Tu ne me reconnais pas ? L'habit militaire me 
change donc bien ! 

Elle eut un geste de réveil. 

— Gédéon ! 

— Oui, c'est moi... J'ai eu une permission... 
Maintenant, je vais à Château-Blanc prendre le train. 
Je n'ai pas eu beaucoup de temps à passer au pays ; 



NÊNE. 2Ô9 

sans cela, je serais venu te faire longue visite. 

— J'en aurais été très contente, dit Madeleine. 
Entre donc ! 

Mais il s'approcha de la fenêtre, posa son bras sur 
la barre d'appui. 

— Non, dit-il, je ne peux pas, je suis trop 
pressé... Le patron est-il ici? 

— Il n'est pas encore rentré, dit Madeleine. 
Puis elle ajouta avec un peu de mépris : 

— C'est une grande journée pour lui : on a dû le 
baptiser à Cliantcpie. Il y a de la joie chez les 
catholiques... Tu en as bien entendu parler, sons 
doute? 

— Oui ; il en est question un peu partout dans le 
pays. 

— Le mariage est cette semaine ? 

— Mercredi. 

— Alors, toi, tu quittes les Moulinettes?... Quand 
t'en vas-tu? 

— Demain. 

Madeleine avait détourné son visage. Dans le 
silence tombé la douce respiration des enfants devint 
perceptible. Gédéon dit à voix basse : 

— Tu as de la peine, ma grande. 
Elle répondit : 

— J'en ai î 

Et sa voix était celle d'une mourante. 

Alors, lui, se tut, ayant au cœur des choses qu'il 
ne savait dire. Il resta un moment penché tout près 
d'elle, puis il lui prit la main et se redressa. 

— Tu pars déjà ? demanda-t-elle. 



240 NÊNE. 

— ïl le faut ; le train passe à dix heures et quart 
à Château-Blanc. Je te souhaite bonne santé et bon 
courage, Madeleine... Tu sais, j'ai de l'attachement 
pour toi, je voudrais que tu sois heureuse... Nous 
avons été quatre ans l'un à côté de l'autre... Ça ne 
s'oublie pas. Et puis, il y a la chose que tu sais... 
entre Tiennette et moi... Madeleine, c'est ton tour 
d'avoir de la peine... Moi, je ne peux pas te conso- 
ler... Tu ferais bien de pleurer, Madeleine. 

Il lui serrait la main et il disait : Madeleine... 
tu sais, ma pauvre Madeleine... ma bonne Made- 
leine... Il n'en Unissait pas. Si bien que ce fut elle 
qui s'inquiéta. 

— Tu n'oublies pas l'heure, Gédéon ? 

Il eut une hésitation, puis il ôta son casque et 
dit: 

— Madeleine, je voudrais t'embrasser avant de 
partir. 

Elle se leva et tendit sa joue. 

— Au revoir mon petit. 

Il lit quelques pas, puis il s'arrêta. 

— A propos, Madeleine... merci pour la bonne 
lettre que tu m'as envoyée là-bas. Elle m'a fait grand 
bien. 

Madeleine demanda un peu distraitement : 

— Tu as vu Tiennette V 

— Oui... c'est à cause d'elle que je suis venu... 
Il y en a un aussi que j'aurais voulu rencontrer, un 
mauvais loup rouge à qui j'aurais bien cassé les 
dents... Je n'ai pas pu; tant mieux pour lui. 

— De qui parles-tu? 



NÊNE. 241 

— De Boiseriot... Je l'ai bien vu, parbleu, mais 
pour l'aborder seul, ce n'était pas le jour! Tout à 
l'heure encore, à St-Ambroise, il était attablé au 
café avec ton frère. 

— Avec mon frère ! 

— Oui... et j'en ai été étonné!... Ils étaient seuls 
à leur écot et buvaient de l'eau-de-vie. Je me suis 
assis à une table et j'ai attendu en vain la sortie 
de Boiseriot. Je les voyais bien; Boiseriot faisait 
l'ivrogne, mais c'était un faux jeu car il vidait son 
verre sous la table... Quant à Cuirassier! Eh bien, 
lui, je pense qu'il était parti!... 11 criait : « Tu dis 
à dix heures, à la croisée de Bellefontaine?... C'est 
le coup! »... Et il jurait, il tapait sur la table, il rou- 
lait de gros yeux... Il devait en avoir avalé, de l'eau- 
de-vie, pour être dans un état pareil ! 

Madeleine murmura : 

— Quand il a bu, il est comme fou. 
Dans la maison, l'horloge sonna. 

— Neuf heures! lit Gédéon; j'ai juste le temps... 
Au revoir, Madeleine ! 

Il disparut dans la nuit commençante. 

Madeleine ne s'était point levée pour le recon- 
duire; elle n'avait fait aucun mouvement, aucun 
geste d'adieu. C'est qu'elle était trop lasse, vérita- 
blement. 

Elle l'aimait ce bon petit camarade, mais elle 
souffrait tant en ce moment! Elle souffrait tant que 
Gédéon et Tiennette et Cuirassier et tous les autres 
lui étaient un peu indifférents. 

Ses idées n'étaient pas bien claires. Qu'avait dit 

ic 



242 NÊNE. 

Gédéon? Cuirassier était ivre... Boiseriot lui faisait 
boire de l'eau-de-vie. Pourquoi cela? « A dix heures, 
à la croisée de Belleibritaine... » 11 s'agissait sans 
doule d'un pari, d'une chose folle dont on par- 
lerait dans quelques jours. Pauvre frère! 11 portait 
mal sa peine, lui aussi; sa tète faible chavirait. Il 
s'enivrait souvent; ainsi, l'autre jour... quand était- 
ce donc, voyons? il était venu avec de mauvais 
yeux... 

— Ah ! mon Dieu ! 

Madeleine se dressa, puis ses jambes fléchirent et 
elle retomba sur sa chaise. Un souvenir, entre tous 
les autres, venait de se faire passage, de percer, aigu 
comme une lame d'acier. Elle revoyait la grande 
main menaçante! « Si un homme est devant moi, 
priez pour lui! » Ah! elfe comprenait maintenant! 

Une minute elle fut atterrée. Sur ses lèvres, des 
mots vinrent qu'elle prononçait sans les entendre. 

— Le mauvais loup rouge... dix heures... à Bel- 
lefontaine... C'est le chemin de Michel! c'est le 
chemin de Michel ! 

Puis elle fut debout, elle se précipita dehors, ap- 
pelant : 

— Gédéon! Gédéon! 

Mais sa voix s'étranglait et n'allait pas loin. Elle 
traversa le jardin, courut sur la route du côté de 
Château-Blanc. 

— Gédéon! A l'aide, Gédéon! 

Aucune réponse ne vint. Elle se tordait les bras. 

— C'est ma faute! C'est ma faute!... C'est que 
j'ai prié!... Damnation! 



NÊNE. 243 

Comme une folle elle prit sa course à travers 
champs du côté de Bellefontaine. Les sentiers ne 
se voyaient plus; dans un grand clos elle s'égara, 
ne put trouver la barrière; il y avait devant elle une 
grosse haie : elle se je! a entre deux touiïes d'épines, 
appuya de tout son corps et roula de l'autre côté 
dans un fossé profond. 

Le cœur lui manquait; elle fut obligée de rester 
assise dans ce fossé. Un oiseau de nuit qui passait 
jeta son cri. D'un grand effort elle se releva; ses 
mains montaient au-dessus de sa tête et se déchi- 
raient. Au cri de l'oiseau de nuit une idée s'était 
éveillée en elle et, contre cette idée monstrueuse, 
elle se débattait avec épouvante. 

— Non! non!... pas à ce prix!... Je ne veux pas 
qu'ils soient orphelins!... Je ne l'ai jamais voulu!... 
Je suis maudite ! 

Elle courait en haletant. 

— Je suis maudite si j'arrive trop tard! 
Au-dessus des haies, elle apercevait une grande 

masse noire : c'était, bordant la route, la futaie de 
Bellefontaine. Encore trois champs à traverser... en- 
core un... La voilà sous les grands arbres; elle n'hé- 
site pas, elle va comme en un rêve. Juste à la croi- 
sée des chemins il y a deux chênes dont les bran- 
ches se mêlent; elle y court et ses mains s'abattent 
sur les épaules d'un homme accroupi entre les 
troncs jumeaux. 

— Jean, que fais-tu ici? 
L'homme se redresse, recule : 

— Madeleine! 



244 NE NE. 

— Oui, c'est moi... viens-t-en! tout de suite! 
Sa voix est une voix de commandement, âpre, 

tranchante; lui, en réponse, fait entendre un rire 
terrible, un rire de forcené. 

— Jean, tu m'entends... marche devant moi. 

— Toi, de quoi te môles-tu? Ya te coucher! les 
fdles honnêtes ne courent pas les chemins, la nuit. 

Lent et lourd, il la repousse, il la reconduit sous 
les arbres. Les voici dans un pré où la nuit semble 
plus claire. Madeleine se suspend au bras de son 
frère. 

— Allons, Jean, viens! suis-moi! 
Mais il l'écarté d'une dernière poussée et son bras 

se lève, menaçant. 

— Va-t'en! 

— Jean, pourquoi es-tu ici? 

— C'est pour la mort... Va-t'en! 
Madeleine revient, saute au bras levé qui brandit 

une arme. 

— Qu'as-tu dans ta main? donne-moi cela, en- 
tends-tu? 

Elle grimpe, elle rabat le poignet et saisit l'arme, 
une masse de cantonnier emmanchée de houid 
ilexible. , 

Elle lutte et elle caresse, elle commande et elle* 
supplie, elle honnit et elle flatte. I 

— Donne, Jean ! Tu as bu, tu ne sais plus ce que' 
tu fais. C'est Boiseriot qui t'a enivré... un mauvais 
gars!... Moi, je viens te chercher, je le prends par la 
main... Il faut me suivre, il faut me croire... Allons, 
donne cela tout de suite ! Que veux-tu faire avec 



NfiNE. 245 

cette masse? Jean, songe donc! attendre quelqu'un 
de la sorte!... Tu es fou... et tu es lâche!... En- 
tends-tu? Si tu as de la rancune, explique-loi en 
plein jour... Tu es un lâche, un grand lâche! 

— Il n'y a pas de lâcheté... 11 ne s'agit pas de ça. 
C'est pour la mort... Lui d'ahord, moi après. 

— Donne cela! allons donne !... Tu le veux bien, 
n'est-ce pas? 

Crac! Madeleine, par ruse, a cassé le manche 
souple ; elle saisit la masse et la jclte le plus loin 
qu'elle peut. 

— Viendras-tu maintenant? 

Mais, à nouveau, roule le rire farouche. 

— C'est pour la mort!... J'ai mon couteau... et 
puis je n'ai besoin de rien, pas môme d'un bâton. 
J'ouvre ma main et je la referme... C'est pour la 
mort ! Ya-t'en ! 

— Jean, tu te damnes!... Et moi aussi, je serai 
damnée... Tu ne sais pas!... deux pauvres petits... 
ils dorment lu-bas si doucement... viens les voir... 
Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ces innocents? 

— C'est pour la mort... Il n'y a rien à dire. Ote-toi 
de mon chemin. 

Madeleine 's'accroche, noue ses bras et elle dit les 
dernières paroles, elle ment désespérément. 

— Ecoute, je ne veux pas... Je l'aime! oui! je 
l'aime!... Je ne le le disais pas d'abord... c'est que 
j'avais honte... Maintenant, tu le sais... Je ne veux 
pas que tu lui fasses de mal. Ce serait me tuer, vois- 
tu... tu ne le feras pas, Jean, mon frère... Viens! 
allons-nous-en... si! si, allons-nous-en... Tiens, 



246 NÊNE. 

j'empêcherai le mariage ; je le puis encore, moi ! — 
Tu vois qu'il faut me suivre... Je le dis que tu ne le 
toucheras pas ! Je le défendrai ! Je vais crier quand 
il viendra... et la honle sera sur toi, sur moi, sur 
toute la famille. 

Lui, rudement, secoue ses grosses épaules. 

— Ote-toi de mon chemin ! 

Il s'est dégagé; il regagne la futaie. 

— C'est comme cela? Eh bien, attends! 
Madeleine s'est ruée. Les bras ouverts elle a bondi 

sur son frère ; elle le soulève et l'emporte. Mais il 
reprend terre d'un coup de reins et sa grande main 
s'abaisse. Madeleine sent ses bras se dénouer; une 
force irrésistible la lance au loin et sa tête sonne sur 
un tronc d'arbre... 

Maintenant elle est étendue sur le dos ; autour 
d'elle la prairie tourne, le sol monte et baisse ; là- 
haut les étoiles dansent... et puis il n'y a plus rien... 

Quand elle rouvrit les yeux elle vit une grosse 
tète penchée sur elle, et, sous ses épaules, elle sentit 
un bras qui tremblait. Cuirassier était à genoux ; 
complètement dégrisé, il sanglotait et il suppliait 
avec une douceur infinie. 

— Madeleine, relève-loi ! ... Ma sœur, pardonne ! . . . 
Madeleine, dis que tu n'as rien... que je ne t'ai pas 
fait mal!... 

Madeleine le regardait, étonnée. Tout à coup, la 
mémoire lui revint... Elle jeta un cri; ses mains, 
faibles, se crispèrent encore aux épaules de son frère. 
Mais lui se pencha davantage et dit tout bas, d'une 
voix honteuse : 



NÊNE. 247 

— Ne crains rien : il est passé... à celte heure, il 
est aux Moulinettes... Et moi, ina mauvaise folie est 
partie... Madeleine, qu'ai-je fait? Dis-moi que lu n'es 
pas blessée... 

Madeleine, redressée péniblement, eut le courage 
de sourire. 

— Mais non, je ne suis pas blessée ! C'est une fai- 
blesse qui m'a prise tout d'un coup... Je veux me 
lever : aide-moi. 

Quand elle fut debout elle dut encore s'appuyer 
sur lui, et il dit : 

— Veux-tu que je te porte ? 

Elle ne répondit pas, elle songeait. 

— Jean, dit-elle enfin, quand tu étais petit, c'est 
moi qui te conduisais le long des routes... Je n'étais 
guère plus grande, mais je connaissais mieux les 
raccourcis... Aujourd'hui tu te perds, Jean, et il 
faudrait encore te remettre en bon chemin. 

Il répondit de sa douce voix de détresse. 

— Ma sœur, mène-moi. 

— Jean, il faut que tu quittes le pays pour quelque 
temps ; il faut que tu partes... tout de suite... dès 
ce soir! Marche cette nuit et, si tu n'es pas assez 
loin, marche encore demain... Tu disais qu'à la ville 
tu trouverais facilement du travail : vas-y donc. 
Voici de Targent pouraltendre... prends!... Allons, 
prends !... Quand tu seras guéri tu reviendras. Jean, 
ne crois-tu pas que c'est la raison ? 

— Ma sœur, mène-moi ! 

Elle le prit par la main et tous deux descendirent 



248 NÊNE. 

SOUS les arbres. Quand ils furent sur la route, ils 
s'embrassèrent. Puis elle dit : 

— Va! 

Et, lentement, il s'en alla. 



Il était près de minuit quand Madeleine fut de 
retour aux Moulinettes. La porte était entrebâillée, 
telle qu'elle l'avait laissée, car Michel avait passé 
par les derrières comme il faisait toujours. Elle 
entra sur la pointe des pieds, et puis, vite, vite, 
sans prendre haleine, elle se dévêtit et se jeta au lit. 

Les deux enfants avaient glissé dans la ruelle; elle 
les sépara, se coucha entre eux et, passant ses bras 
sous les deux petits corps, elle s'immobilisa, les 
yeux ouverts, crucifiée. 

Sa tête bourdonnait ; aucune pensée, aucun sou- 
venir; plus rien que le vertige des pauvres bètes 
qu'on assomme. 

Un poids énorme était sur sa poitrine; elle étouf- 
fait. Elle dégagea ses bras et se mit sur son séant; 
les petits remuèrent; avec d'infinies précautions elle 
les ramena vers elle, les coucha en travers sur ses 
jambes. 

A l'horloge, la première heure sonna. Madeleine 
sentit sur son front comme un vent froid ; ses 
cheveux se dressèrent. Elle ne pouvait pas pleurer ; 
elle ne pouvait pas prendre haleine, non plus. Sa 
tête se renversait, sa bouche s'ouvrait, exhalant une 
plainte rauque. 



NÊNE. 249 

Dans la chambre aux hommes, Michel venait de 
se réveiller, il prêta l'oreille. 

— Ilan ! . . han ! . . han 1 . 
Il appela : 

— Madeleine!.. Madeleine!.. Êtes-vous malade? 
Aucune réponse ne vint. Il écouta encore un petit 

moment puis, n'entendant plus rien, il se rendormit. 

Elle avait jeté le buste en avant et saisi la couver- 
ture à pleine bouche... 

Mais les enfants, mal à l'aise, no tardèrent pas à 
s'agiter; elle dut se redresser. 

— Han ! . . han ! . . mes petits ! 

Elle les tirait toujours plus près, elle les rassem- 
blait sur elle, ramenant leurs bras, pliant leurs 
jambes. Ses mains ne s'arrêtaient pjis; elles glis- 
saient, lentes, pour une caresse interminable. 

La nuit coulait; les vitres devenaient blêmes; un 
coq, au fond du courtil, chanta le jour d'une voix 
cruelle. 

— Han !.. mes petits!., adieu, mes petits! 

Un tremblement si fort la prit qu'elle craignit 
de les réveiller. Une minute elle réussit à se maîtri- 
ser; elle les enveloppa plus étroitement, ses genoux 
l'emontôrent, son cou ploya, ses grandes paumes 
pesèrent et couvrirent tout ce qu'elles purent. 

— Adieu!.. Hâà! haà!.. 

Elle avait replacé sur le traversin la tète des 
enfants. Elle sortit ses jambes, se traîna sur la 
couverture et puis, enfin, elle se trouva debout. 

Elle alluma une bougie, revint s'habiller devant 
le lit. Un frémissement horriblement douloureux 



250 NÊNE. 

courait dans toute sa chair froide; ses dents cla- 
quaient. Ses mains travaillaient, nouaient le jupon, 
boutonnaient le corsage; mais ses yeux, larges et 
fixes, ne bougeaient pas : c'était son regard mainte- 
nant qui touchait les deux têtes brunes, qui s'éten- 
dait, qui caressait, qui appuyait. 

Brusquement elle souffla la bougie; elle fit trois 
pas pour s'en aller et puis elle revint, retomba sur 
le lit les bras ouverts. 

— Han!.. han!.. 

Elle les touchait encore, elle posait ses lèvres au 
hasard sur la peau tiède. 

Raidie, elle se ramena en arrière. Mais le petit, à 
demi réveillé, lui avait jeté ses bras autour du cou 
et il tenait une mèche de cheveux. Alors Madeleine 
serra contre sa joue la menotte fermée et, d'une 
secousse, elle arracha les cheveux. 

Puis, courant à la porte, elle se sauva, son tablier 
enfoncé dans sa bouche. 



C'était au matin; elles étaient deux dans une 
chaumière basse, deux femmes pauvres qui beso- 



gnaient tristement. 



L'une préparait la soupe. L'autre, qui était sa 
fille, pliait et empaquetait des hardes de travail. 
Quand elle eut fini, elle dit : 

— Maintenant, au revoir^ mère! 



NÊNE. 251 

— ïu ne manges pas? Tu as plus d'une lieue à 
faire, songes-y... Voici ta soupe. 

— Merci!... je ne veux rien. 

— Tu es malade? 

Elle secoua la tête sans répondre et ses lèvres 
s'allongèrent avec un tremblement. 
- Tu es malade, Madeleine? 

— J'aimerais mieux être malade... j'aimerais 
mieux être morte ! 

La mère se signa puis elle leva vers sa fille ses 
mains maigres, ses mains de laveuse aux jointures 
raidies. 

— Madeleine, tu ne parles pas à mon gré. On 
n'appelle pas le malheur, on le prend quand il 
vient. . . Pleure, cela te soulagera . . . Voilà quinze jours 
que ton chagrin te ronge comme une mauvaise 
fièvie. Si c'est raisonnable ! se mettre ainsi en mal 
de mort parce qu'on change de condition ! A trente 
ans, belle et grande et forte comme tu es !... Si tes 
sœurs te voyaient, qu'est-ce qu'elles diraient !... 

^ Sur les épaules rondes, sur les bras lourds, lente- 
ment, elle promenait ses doigts las dont la peau 
était usée. 

— Allons, bois ce café... avec une petite goutte... 
C'est cela !... Va, maintenant; travaille et contente 
tes nouveaux maîtres, ma fille. 

Madeleine prit ses hardes et s'en alla. 

A deux cents pas elle s'arrêta. Il faisait déjà 
chaud ; elle s'aperçut que son paquet, mal épingle, 
trop gros, trop rond, l'embarrassait beaucoup. Elle 
s'assit pour le refaire. Mais comme elle dépliait une 



252 NÊNE. 

étoffe pelucheuse et chaude, son chagrin lui revint à 
la gorge, très acre... C'était cette camisole qui lui 
servait à envelopper les pieds froids du petit Jo, là- 
bas, chez ce Corbier qui n'avait plus besoin de ser- 
vante ; et ce tablier à demi brûlé, c'était avec cela 
qu'elle s'était précipitée sur Lalie en un jour de 
malheur... 

Elle était toute reprise par ses souvenirs. 

Elle se revoyait arrivant chez ce veuf, si jeune et 
si désemparé. Elle l'avait aimé d'un amour mélan- 
colique et doux, sans grand espoir... mais les en- 
fants avaient pris bien vite la première place ; à 
cette heure et même depuis longtemps, ils occupaient 
seuls son cœur par droit d'amour. 

Ils lui avaient donné tant de joie ! Ils lui avaient 
donné tant de peine ! 

Elle se rappelait les promenades du dimanche, 
les jeux devant Tétang. .. Et elle se rappelait les 
heures mauvaises, les veillées d'angoisse au chevet 
de Lalie. Ce dernier souvenir était en elle comme 
une atroce déchirure; elle entendait toujours les 
gémissements de Tenfant. 

— Nêne ! J'ai bobo ! Nêne ! Nêne ! 

Ah! oui ! Comme ils avaient pris son cœur, lui 
avec ses menottes carrées, toujours sales, elle avec 
SCS pauvres doigts brûlés de martyr ! 

Quinze jours étaient passés depuis qu'elle les 
avait quittés, depuis qu'elle avait dénoué les petits 
bras jetés autour de son cou dans l'abandon du 
sommeil. Elle sefîguraitlour émoi, lepremier matin ; 
elle entendait leur cri : 



NÊNE. 255 

— Nêne! Nônc!... où es-tu, Nêne? 
Maintenant elle était gagée à la Grand'Combe 

chez... Elle ne se souvenait plus seulement î... 

Elle se releva. Parce que son chagrin était trop 
visible, elle laissa la route et prit une sente traver- 
sière ; une sente qui s'en allait du côté des Mouli- 
nettes, précisément... 

Son cœur sautait dans sa poitrine : ploc ! ploc ! et 
ses jambes étaient déjà très lasses. 

A la barrière d'un champ, un laboureur cria: 

— Bonjour, Madeleine! 

Elle releva la tête : c'était Corbier! Il avait l'air 
heureux et de bel accueil. 

— Bonjour! dit-elle; vous labourez! 

— Oui... pour le maïs... J'ai une charrue neuve, 
ma brabant était trop lourde; j'ai acheté une « na- 
vette », tenez, regardez! 

Tout à sa joie nouvelle il ne voyait pas le pauvre 
visage anxieux. Elle dit : 

— Les enfants vont bien? 

— Tout à fait; je vous remercie... Les premiers 
jours ils étaient désireux de vous voir... Maintenant, 
cela va tout seul : Violette les a apprivoisés... 

Elle détourna la tête. Alors, seulement, il s'aperçut 
de son trouble, et il dit bonnement : 

— Vous savez Madeleine... vous nous avez donné, 
quatre années durant, beau travail et grande amitié. . . 
quand votre idée sera de passer aux Moulinettes, cela 
nous sera toujours contentement... Et je désire que 
vous viviez en joie et en santé, Madeleine. 

— Moi de même... Merci Corbier! 



254 NÊNE. 

Elle s'en alla en sanglotant. 

Oui, elle y retournerait aux Moulinettes... et tout 
de suite... puisqu'elle était venue jusqu'ici mainte- 
nant. « Us étaient d'abord désireux de vous voir, 
mais Yiolette les a apprivoisés ». Comme cela, en 
quinze jours! Si cela n'était pas risible! Et comment, 
apprivoisés? avec des dragées peut-être... C'est tout 
ce qu'elle pouvait trouver, la mauvaise! Elle ne pou- 
vait pas leur donner d'amitié, elle n'avait pas de 
cœur... Madeleine le savait bien. 

Apprivoisés! oui, cela la faisait rire... on allait -• 
bien voir! A l'avance elle pliait le cou comme si elle 
eût déjà senti l'étreinte des petits bras. Les mignons! 
jamais ils ne l'oublieraient... IN'était-elle pas leur 
vraie mère? Est-ce que les enfants oublient leur mère 
en quinze jours? 

Courant presque, elle prit la virette du village et 
arriva devant la maison. La porte était ouverte; elle 
entra. 

— Bonjour Yiolette! 

— Bonjour!.. Que voulez-vous? Vous avez oublié 
quelque chose? 

— Non... c'est que je passais... J'ai vu Corbier et 
il m'a invitée... 

L'autre eut un redressement de haine victorieuse. 

— Tiens! 

— Oui... quand je voudrai venir. ..si c'est à votre 
convenance, Yiolette... 

— C'est que, malheureusement^ ce n'est pas à ma 
convenance... si je suis la maîtresse ici, ce n'est pas 
votre faute, n'est-ce pas? Yotre place n'est pas dans. 



NÊNE. '255 

ma maison... pas plus que dans les champs où mon 
homme travaille. 

— Oh! Violette!.. Ne soyez pas méchante! Pour 
une fois... je voudrais voir les enfants! 

Yiolelte eut un sourire cruel. 

— Soit! mais vous en aurez dépit!.. Voici juste- 
ment La lie qui arrive. 

La fillette entra, venant du corridor. 

Soulevée en l'air tout de suite et mangée de bai- 
sers... Tiens... encore... tiens... tiens... sur les yeux, 
sur le front, sur la cicatrice de la joue, sur les pau- 
vres petits doigts déformés... Apprivoisés! Mauvaise 
femme! vois-tu comment on les apprivoise? 

L'enfant se laisse faire, raide, sans abandon. 

— ïu as toujours ton petit collier, ma mignonne? 

— Maman m'en a donné un tout en or, plus beau 
que le tien. 

— Tu ne m'aimes plus, Lalie? 
L'enfant hésite. 

— Si, Madeleine. 

— On dit « Nene » ! 

— Oh! je peux bien dire « Madeleine » ! 

Le pauvre cœur bourdonne comme une ruche 
renversée. Violette sourit toujours et l'on voit ses 
dents fines. 

— Où est Georges? 

Dans son lit, de l'autre côté. . . vous savez le chemin . 
Déjà Madeleine s'est précipitée. 

— Jo ! mon petit Jojo ! 

Et les larges mains de Madeleine s'ouvrent toutes 
grandes sur le petit corps nu... 



256 NÊNE 

Mais l'enfant n'a pas jeté ses bras en avant comme 
naguère. Au contraire il se cabre et frappe. 

— Je m'appelle pas Jojo! Je suis grand! 

— Mon Jésus! 

— Je t'aime plus!... va-t'on! lu es méchante! et 
puis tu sens le fromage! 

Un sanglot, profond comme un râle... Madeleine 
se sauve. 

Au bout du jardin elle bute contre une barrière; 
elle court: son paquet tombe, elle perd ses sabots... 
Elle court droit vers l'étang, vers un endroit où 
l'eau est profonde et noire; elle court, elle court et 
floue!.. 

Très vite, elle revint à la surface, la poitrine 
pleine d'eau. Un instant, autour de son visage mille ^ 
petites vagues clapotèrent, mille petites voix mo- 
queuses et cruelles chantèrent : 

— Nene... Nene... Nene... 

Elle perdit connaissance et glissa tout au fond sur 
le lit de boue. 

Quelques bulles montèrent encore, puis l'eau se 
calma tout à fait. 

De beaux nuages semblables à des mérinos blancs 
voyageaient avec lenteur. Le. soleil brillait très haut; 
l'heure était éclatante et douce. 

FIN 

Vouillé (Deux-Sèvres), le 51 mai 1914. 



-V 



85 909. — Imprimerie Lauurb, 9, rue dé FlMirus, à Pansf; 



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